Réfugiés apprennent le français à l'université
Apprendre le français quand on fuit une guerre, c'est souvent une question de survie autant que d'intégration. À l'université Paris 8, une cinquantaine de réfugiés ont franchi les portes d'un amphi pour s'asseoir sur les bancs de la fac et suivre un programme pensé spécialement pour eux. Une initiative rare, concrète, et franchement nécessaire.
Un diplôme universitaire créé pour des apprenants pas comme les autres
Lancé à la mi-mars, le diplôme universitaire de langue française de Paris 8 représente une vraie rupture avec les cours de français associatifs souvent bondés et peu adaptés. La formation est entièrement gratuite, financée par l'université à hauteur de 40 000 euros, et s'étend jusqu'au 15 juillet. Le rythme est soutenu : 15 heures de cours par semaine, réparties entre grammaire, ateliers d'expression orale, travail écrit et phonétique.
Coordonné par Begonia Helguera et animé par cinq enseignants, ce cursus accueille des Syriens, Soudanais, Afghans, Irakiens, Palestiniens et Égyptiens. L'unique critère d'admission : être réfugié ou demandeur d'asile. La benjamine du groupe a 18 ans, l'aîné 57 ans. La moyenne tourne autour de la trentaine. Certains viennent en couple, d'autres avec des enfants à charge.
Les niveaux de départ étaient très hétérogènes, ce qui a compliqué les premières semaines. Quatre classes de niveaux ont finalement été mises en place pour permettre une progression cohérente. Pour Selma, Soudanaise de 33 ans présente en France depuis cinq ans, c'est un soulagement : elle avait accumulé des expériences décourageantes dans des cours surchargés, à peine suffisants pour apprendre à dire bonjour. Ici, la formation correspond enfin à ses ambitions réelles, notamment des études en informatique.
Voici les matières enseignées dans ce diplôme universitaire :
- Grammaire générale du français
- Ateliers d'expression orale
- Production écrite et compréhension de textes
- Phonétique et prononciation
Dans la salle de classe, la langue s'invente entre deux cultures
Parisa Nazari enseigne le FLE dans ce programme. « C'est quoi un passant ? », demande-t-elle un matin à ses élèves. Silence. Elle pointe la fenêtre vers des piétons qui traversent le campus. Quelqu'un comprend, le dit en arabe à ses voisins. La chaîne se met en place naturellement. Chaque mot compris devient une ressource partagée entre les apprenants, dans un élan de solidarité spontanée que l'enseignante vit comme une modeste victoire répétée.
Les trois premiers mois ont été déroutants. Mimes, gestes, schémas au tableau : la communication se construisait autant avec les mains qu'avec la bouche. Aujourd'hui, les échanges avancent. La progression de certains stagiaires a même surpris Nicole Blondeau, maître de conférence à Paris 8 et l'une des initiatrices du projet : « Je me rappelle des Soudanais qui ne prononçaient pas un mot de français. Ils savent maintenant s'exprimer. »
La principale difficulté reste l'écrit. Pour beaucoup, c'est la première rencontre avec l'alphabet latin. Un Syrien de 31 ans résume la situation avec une clarté désarmante : « En arabe, on écrit comme on parle. En français, non. » Il cite l'exemple de « des halles » pour illustrer l'écart entre graphie et phonétique. Ce fossé, les enseignants le comblent patiemment, question par question.
| Nationalité principale | Nombre approximatif d'apprenants | Objectif après la formation |
|---|---|---|
| Syriens | Majorité du groupe | Études universitaires, droit, histoire |
| Soudanais | Groupe significatif | Informatique, insertion professionnelle |
| Afghans, Irakiens, autres | Minorité diverse | Cinéma, études supérieures variées |
Le réseau étudiant qui tient la permanence chaque mardi soir
Paris 8 ne se limite pas à son programme officiel. Depuis mars, une dizaine d'étudiants et d'enseignants ont relancé l'antenne locale du Réseau universités sans frontières (RUSF), qui était à l'arrêt depuis 2013. Chaque mardi soir, une permanence accueille les réfugiés pour les aider dans leurs démarches administratives ou scolaires.
Jamaaldine, Soudanais installé à Neuilly-sur-Marne, prend une heure et demie de transport pour rejoindre le campus, uniquement pour pratiquer le français dans un cadre bienveillant. Son compatriote Mohamed Ahmed, 27 ans, arrivé en France il y a onze mois, cherche encore ses mots mais se présente désormais correctement en français. Jules, étudiant en master, l'observe et résume : « Au début, il ne parlait pas un mot. »
Le collectif a aussi organisé des pique-niques sur le campus et des sorties culturelles, dont une visite du centre-ville de Saint-Denis suivie d'une séance de cinéma à l'Écran. Ces moments informels sont précieux : ils permettent une commode de la langue hors cadre scolaire. La liste d'attente pour rejoindre la prochaine session dépasse déjà une centaine de personnes. RUSF est par ailleurs membre du Réseau d'études supérieures et orientation des migrants et exilés (Resome), qui refuse explicitement toute distinction entre réfugiés politiques et migrants économiques.
Pérenniser ce type de formation, un défi qui dépasse Paris 8
La bataille pour la reconduction du programme est loin d'être gagnée. Begonia Helguera a déjà vécu ce scénario : il y a trois ans, elle avait monté un dispositif similaire à Paris 8, qui n'avait pas été renouvelé. Elle ne veut pas revivre cette expérience. Nicole Blondeau a participé à une réunion au ministère de l'Enseignement supérieur en mai, où le secrétaire d'État Thierry Mandon avait évoqué des « moyens financiers » pour soutenir les universités engagées dans ce type d'initiative. Mais aucune décision concrète n'avait encore été actée à ce stade.
Si vous vous interrogez sur la répartition des aides à la rentrée scolaire pour les familles, la question des ressources allouées aux apprenants vulnérables revient dans les deux cas. Pour les réfugiés de Paris 8, l'enjeu est identique : sans financement stable, les progrès accomplis risquent de s'arrêter net.
Franchement, une formation à 40 000 euros qui transforme des parcours de vie et prépare des dizaines de personnes à intégrer l'université française mérite mieux qu'une reconduction incertaine d'une année sur l'autre. Systématiser ces diplômes universitaires de FLE dans les grandes universités françaises serait une réponse structurelle à un besoin qui ne diminue pas. D'autres établissements pourraient s'en inspirer dès la rentrée prochaine, à condition que le ministère transforme ses promesses en lignes budgétaires.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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