Portrait

Émile Linarès / Un homme en chemin

Grand sportif devant l’Éternel, il a accompli 130 kilomètres sur le chemin de Compostelle au printemps 2014. Depuis, il n’a qu’un vœu : que le parcours jacquaire au départ de Saint-Denis soit enfin balisé.
ÉMILE LINARÈS
ÉMILE LINARÈS


L’allure est sportive, la parole fluide, l’érudition en ébullition. Jeune retraité de la fonction publique hospitalière, Émile Linarès, Dionysien d’adoption, est un inconditionnel de la ville des Rois de France. « J’ai travaillé comme directeur d’hôpital en province puis en Seine-Saint-Denis et j’ai eu un véritable coup de foudre pour Saint-Denis. Ce mélange des cultures me procure du plaisir et me rappelle Oran, ma ville natale, où petit j’entendais parler toutes les langues », se souvient ce fils de Pied-Noir hispano-alsacien. Pleinement investi dans la vie de la cité, il est, à 66 ans, sur tous les fronts associatifs. Cours de français avec Africains sans frontières, écrivain public chez Mots et Regards, fréquentation assidue de El Hogar, le centre culturel espagnol… 


« À un moment, j’ai eu envie de lever le pied », confie-t-il en souriant.Et lever le pied, pour lui, ça veut dire l’allonger. Avaler 130 kilomètres pour rallier les deux communes espagnoles de Sarria à Saint-Jacques-de-Compostelle. Voyage extraordinaire, exploit sportif ou pèlerinage initiatique, il y a mille raisons d’emprunter le chemin de Saint-Jacques. Pour Émile Linarès, c’est l’amour d’une quête plus culturelle que spirituelle qui le lance, au printemps 2014, sur la trace des pèlerins, en compagnie d’Antoine, son petit-fils de 16 ans et demi. Partis de Galice, les deux marcheurs parcourent « 25 kilomètres par jour environ » en portant un sac « de 7 ou 8 kg » sur le dos. Le poids de l’effort pour mériter Saint-Jacques, ses rencontres humaines, ses paysages extraordinaires. 

« N’allez pas croire que je suis cul-béni ! En fait, j’aime l’histoire religieuse »

« On a traversé une rivière à gué sur des blocs de grès disposés par les Romains, traversé des forêts de chênes ou d’eucalyptus plantées par les Arabes, fait des haltes dans des petits villages dont les noms espagnols portent en eux les racines arabes… »Intarissable sur la vie de Jacques, « pêcheur sur le lac de Tibériade avant d’être saint » et piètre évangélisateur « avec seulement huit ou neuf Espagnols ralliés à la chrétienté », Émile Linarès sait aussi se transformer en un passionnant prof d’histoire. Et quand il s’interrompt, c’est pour lancer dans un éclat de rire : « Avec tout ça, n’allez pas croire que je suis cul-béni ! En fait, j’aime l’histoire religieuse. » Pour preuve, il est aussi adhérent de Compostelle 2000, une association jacquaire qui propose des promenades parisiennes. « On y découvre des univers insoupçonnés, des ruelles, des venelles, des cours privées qui portent l’emblème de la fameuse coquille. » 

Hélas, à Saint-Denis, tout change : « Les chemins du Nord qui convergent ici tombent dans l’oubli au pied de la cathédrale. Il n’y a aucun marquage au sol. De quoi y perdre la foi ! »Pour garder le cap, Émile rappelle que la route de Compostelle, « premier chemin culturel d’Europe » est un enjeu économique et touristique majeur. « Quel dommage de vivre dans un lieu chargé d’histoire et de voir que personne ne s’intéresse au balisage du chemin de Saint-Jacques. » Bien décidé à repartir l’année prochaine en chemin, il reprendra son bâton de pèlerin pour faire avancer le balisage dionysien. La route sera sans doute longue, mais en bon philosophe, il sait déjà « que nul n’est prophète en son pays ». 

Véronique Lopez