En ville

Enquête / « À un moment, on ne peut plus aller voter »

Nombre d’abstentionnistes du début des années 2000 n’ont plus rien à voir avec les pêcheurs à la ligne du XXe siècle. Leur non vote est assumé et argumenté. Les habitants de Saint-Denis interrogés lors de cette enquête regrettent que l’omniprésence des édiles ne dure que le temps de l’élection. Lire également l\'interview du sociologue Michel Kokoreff.
Au 1er tour des élections régionales en 2010, Saint-Denis
Au 1er tour des élections régionales en 2010, Saint-Denis


Sur les murs de Saint-Denis, les affiches de campagne pour les dernières cantonales (mars 2011) perdent leurs couleurs. Elles sont les vestiges d’une élection marquée par une forte abstention. Avec un taux avoisinant les 72% pour le canton nord-ouest, les non votants ont remporté l’élection et l’attitude du « pêcheur à la ligne » a ainsi été adoptée par près de trois électeurs sur quatre.


Pourtant, assimiler ce comportement au j’menfoutisme devient obsolète. Ne pas voter peut avoir du sens. L’absence de vote renvoie à un ensemble de raisons, atteste d’une forme de résignation, d’indignation ou de protestation. Signe d’un profond désaveu pour la classe politique, l’abstention est le témoin d’un malaise qui existe entre les élus et ceux qu’ils se chargent de représenter.


À Saint-Denis comme ailleurs, l’abstention se pense et prend peu à peu une cohérence. L’exemple de Sarah est à ce titre révélateur. Jeune mère de deux enfants, elle connaît les mécanismes de la politique locale, participe aux démarches de son quartier et s’investit dans la vie associative.


Pourtant, elle ne vote pas. « Moi, j’ai une carte d’électeur, mais je n’y suis pas allée. Je me sens concernée pour les élections locales ou nationales mais si c’est juste pour qu’un candidat obtienne un siège et se dore la pilule pendant cinq ans, ce n’est pas la peine. Je veux voter pour un programme, des idées, pas pour une personne ou un parti », estime-t-elle avant de replacer les élus locaux dans le cadre de leur bilan. « Le problème, c’est qu’on ne les voit qu’au moment des élections. De beaux sourires, des belles paroles mais qui ne se confirment pas dans les actes. On aimerait qu’ils soient moins là pendant les élections mais qu’ils soient là tout le temps. »

« On se sent perdus »

La demande sociale envers la politique est présente dans ses propos, de l’éducation de ses enfants à la santé, du travail à la sécurité. Pourtant, comme son compagnon Brice, elle ne se sent pas représentée. « Les hommes politiques ne sont pas représentatifs du tout. Il faudrait qu’ils soient les vrais représentants du peuple, que ce dernier ait plus de poids sur leurs décisions », affirme-t-il. Alors, comme un choix qu’il revendique, il ne vote pas. Pour lui, l’action politique se retrouve davantage dans les associations que dans les partis. Une opinion que partage Stéphane.


Pour cet habitant d’Allende, ancien animateur et responsable d’une association sportive, expliquer les raisons de son abstention, c’est renvoyer ce manque de représentativité au fait que « les gens sont obligés aujourd’hui de se débrouiller entre eux, sans compter sur les élus». La politique telle qu’elle se construit est devenue pour lui quelque chose de flou, ou chaque institution renvoie à une autre et pour lesquelles « on se sent perdus ».


Dans ces multiples strates de l’organisation de la chose publique, il ne perçoit pas en quoi cela change son quotidien. « C’est malheureux, mais les gens ont peur. Tu rentres dans un hall, il y a des gars en train de squatter. Toi, tu arrives avec ton gamin, tu rentres du boulot. Tu te fais agresser si tu dis un mot de travers. Mais ça, c’est pas à nous de le régler…», dit-il en évoquant la sécurité, et en renvoyant les élus à leurs responsabilités.


Cette importance du quotidien s’imprègne dans les propos d’Alexis, du quartier Pierre-Sémard. À la suite d’un arrêt de travail, d’une période de chômage et d’une litanie de formations, Alexis évoque la vie à crédit, l’endettement et la peur pour l’avenir de ses enfants comme autant de causes de son absence de participation. « Les hommes politiques font leurs promesses sur le marché, mais dès qu’ils ont leur élection, c’est terminé. Après, les gens passent devant les affiches des campagnes et ils s’en foutent. Pourquoi aller voter ? Les gens, ils sont dans la misère, donc…».

Une sanction pour les institutions

Dans un café du centre-ville, Samir rebondit. Accoudé devant un café noir, il partage avec ses amis une sociabilité de comptoir, à discuter de tout, de rien, de la politique et de leurs quotidiens. Pour lui, le manque de représentation politique se cristallise dans la distance qui existe entre les élus et la population. « Quand ils font 3 ou 4%, on peut discuter avec eux, leur parler comme avec n’importe qui. Mais dès qu’ils dépassent les 10%, c’est terminé», explique-t-il.


Khalil rejoint ses propos. À 28 ans, celui qui se définit comme un « vrai Dionysien » fait la différence entre la politique et le politicien. Pour lui, « les politiques se ridiculisent dans les médias, deviennent vulgaires. On arrive à regretter le temps où la politique avait une culture, une prestance ».


Fatami retraduit ce sentiment à travers la scène locale. En parlant du travail, du logement, du coût de la vie ou encore de la sécurité, il affirme « tu parles de l’abstention ? C’est tout ça qu’il y a dedans !». Pour lui, l’abstention est une sanction pour les institutions, qu’il accuse d’usurpation.


Il dénonce le cumul des mandats du personnel politique, s’insurge de leurs salaires quand « la moitié de la population est au chômage» et proclame : « À un moment donné, on ne peut plus aller voter. C’est ça le parti des abstentionnistes, des gens qui devraient se réunir et dire : voilà nos maux ! Ce ne sont pas les maux de notre société, ce sont ceux de nos élus. On ne peut pas voter pour des gens comme ça. Il faudrait une grande manifestation des abstentionnistes, pour se dire que si on est 40% à ne pas voter, on peut créer un parti.»

L’abstention cache décidément des revendications.


Frédéric Debiais (stagiaire, étudiant en science politique)



§§§§§§§§§§


Quatre ans d’enquête à la cité des Cosmonautes : Les quartiers populaires, minorité électorale

C’est dans le quartier des Cosmonautes que les sociologues Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier ont mené, de 2002 à 2006, l’une des plus conséquentes enquêtes sociologiques sur le comportement électoral.


À travers l’étude de l’abstention et de ses évolutions locales, ces deux chercheurs en science politique partent du constat que « ce n’est plus le vote mais l’abstention qui représente l’attitude majoritaire ». Le déclin du travail comme espace de politisation, l’effritement du militantisme traditionnel, et la décomposition de l’encadrement politique du Parti communiste sont avancés comme indices structurels pouvant expliquer le recul de la participation électorale.


Mais les deux auteurs ne limitent pas leur analyse aux causes profondes et historiques de ce phénomène. Ils se sont surtout attelés à l’étude de l’inscription électorale, peu de temps avant la présidentielle de 2002. À cet égard, ils soulignent que « c’est dans la qualité de l’inscription que se jouent très largement les chances de participation au scrutin », et insistent sur le problème de la non inscription, ou encore de la « mal inscription ».


Celle-ci se définit par le fait « d’être inscrit dans un bureau de vote qui ne correspond pas à son lieu de résidence effectif », et concernait, en 2002, près d’un tiers des habitants du quartier des Cosmonautes. Facteur d’exclusion politique dans l’exercice du droit de vote, la mal inscription est présentée comme le reflet d’une « ségrégation électorale », affligeant les quartiers populaires dans leur grand ensemble.

Apolitisme latent

Au-delà de ces dimensions techniques qui concernent l’inscription, l’objet de la recherche s’attarde sur la volonté de comprendre ce que « sont socialement les gens pour savoir ce qu’ils pensent politiquement ». Une série d’entretiens réalisés à la sortie de scrutins ou obtenus par des questionnaires téléphoniques permet aux auteurs de conjuguer le phénomène abstentionniste à un environnement social donné, celui d’une cité. Leurs conclusions dressent un portrait pessimiste de ce que pourrait être la politisation dans les quartiers populaires.


Dès lors, l’ouvrage définit les quartiers populaires comme « une majorité sociale et une minorité électorale » et esquisse en filigrane la définition d’un apolitisme latent qui leur serait propre. Le vote serait le témoin d’un rapport positif à la politique et son évitement attesterait du contraire. Une analyse que ne corroborent pas forcément d’autres travaux sociologiques.


F.D.


§§§§§§§§§§


Interview / Michel Kokoreff : « Le choix d’en finir avec un jeu de dupes »

Ce professeur à l’université Nancy 2 mène une enquête sociologique dans les quartiers populaires du nord des Hauts-de-Seine depuis plusieurs années. Il est notamment l’auteur de La force des quartiers, de la délinquance à l’engagement politique (2003) ou encore de Sociologie des émeutes (2008).


Le JSD : En 2002, à l’occasion de la présidentielle, les sociologues Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier avaient mené une enquête sur le quartier des Cosmonautes. Ils avaient mis en parallèle la forte abstention lors de cette élection à un profond désintérêt politique. Qu’en pensez-vous ?


Michel Kokoreff : Ils ont fait un travail qui montre très bien le problème des inscriptions. Après, ils font un diagnostic très sombre sur les formules de politisation dans les quartiers populaires, qui ne me semble pas correspondre à la diversité des situations que l’on peut observer. Ce que je constate sur mes terrains, c’est que la politique est un sujet de conversation quotidien et omniprésent. Quand ils disent « les jeunes ne parlent pas de politique », moi ça me fait bondir.


Le JSD : Comment expliquer que ce constat est pourtant largement accepté ?


Michel Kokoreff :Le vote n’est pas la seule voie d’expression de la politisation des habitants des quartiers. On ne veut pas voir, on ne s’intéresse pas à ces autres formes de politisation, même si elles sont fragiles et éphémères. C’est ce que j’appelle un processus d’invisibilisation.


Le JSD : Quelles sont ces autres formes de politisation ?


Michel Kokoreff :Il y a un fourmillement de mobilisations citoyennes par le biais d’associations, de tentatives de mise en réseau, autour de l’aspect culturel notamment. Ces initiatives ne sont pas perçues, elles sont rendues invisibles, pourquoi ? On parle de quelque chose qui existe bien, qui est plus structurée qu’on ne l’imagine, mais qui par manque d’opportunités ou de moyens n’a pas les débouchés espérés. C’est ça le vrai problème.Mais on ne part pas du désert, du vide politiques.


Le JSD : L’abstention peut-elle être revendiquée comme un choix politique ?


Michel Kokoreff :Oui. En tout cas, individuellement, elle est revendiquée comme le choix politique de ne pas choisir entre le pire et le moins pire. Comme le choix d’en finir avec un jeu de dupes qui est synonyme de déconsidération et de « foutage de gueule ». Ce n’est pas revendiqué collectivement parce qu’en même temps, on est un peu mal avec ça, on se sent coupable. La morale est très importante là-dedans : « ne pas voter, ce n’est pas bien », et donc un discours sur l’abstention est compliqué à construire.


Propos recueillis par F.D.


§§§§§§§§§§


En chiffres


67,2% de la population du quartier des Cosmonautes ont le BEPC, le certificat d’études primaires ou aucun diplôme, selon le recensement de 2006.


21% des habitants des Cosmonautes étaient en situation précaire dans l’emploi, en 2006 (apprenti, intérimaire, emploi aidé ou contrat à durée déterminée). Un pourcentage de + 2,5% par rapport à la moyenne dionysienne.


(Cliquer ici pour lire le 2e volet)

Réactions

Réagissez à l'article

(ex. : votre.nom@fournisseur-internet.com) Cette adresse ne sera pas publiée sur le site.
Merci de prendre connaissance de la charte des commentaires ci-dessous.

Principes de modération

Les commentaires postés sur lejsd.com sont modérés avant publication par l’équipe éditoriale.
Les commentaires sont ouverts les quatre semaines suivant la mise en ligne des contenus.
Les messages sont publiés dans leur intégralité ou supprimés s’ils sont jugés non conformes à la charte.
L’internaute est responsable des commentaires qu’il poste. L’équipe du JSD se réserve le droit de retirer tout commentaire si elle l’estime nécessaire pour la bonne tenue des échanges.
La modération dans l’immédiat a lieu du lundi au vendredi, en horaires de jour.
Lorsqu’un internaute poste plusieurs fois le même commentaire, l’équipe du JSD n’en publie qu’une version.

Pseudonymes

Il n'est pas autorisé de choisir comme pseudonyme le nom d'une autre personne physique ou morale (entreprise, institution, etc.) ou d'utiliser un nom similaire à celui d'un autre internaute dans le but de créer une confusion.
Les noms contenant des allusions racistes, sexistes ou xénophobes sont proscrits.
Si un internaute utilise plusieurs pseudonymes pour commenter, le JSD se réserve le droit de supprimer ces comptes, sans préavis.

Contenus illicites et prohibés

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Le JSD supprimera tout commentaire contrevenant à la loi, ainsi que tout commentaire hors-sujet, répété plusieurs fois ou grossier.
Sont notamment illicites les propos racistes, antisémites, sexistes, homophobes, discriminatoires, diffamatoires ou injurieux, incitant à la violence (y compris les appels à la restauration de la peine de mort) ou à la haine raciale, niant les crimes contre l’humanité et les génocides reconnus, faisant l’apologie des crimes de guerre et du terrorisme ; justifiant des actes violents et des attentats.
Sont également proscrits : les propos de nature pornographiques, pédophile ou délibérément choquants ; les atteintes à la présomption d’innocence, l’usurpation d’identité, l’incitation à la commission de crimes ou de délits, l’appel au meurtre et l’incitation au suicide et la promotion d’une organisation reconnue comme sectaire…
Il est également interdit de divulguer des informations sur la vie privée d'une personne, de reproduire des échanges privés et d’utiliser des œuvres protégées par les droits d'auteur (textes, photos, vidéos...).
Actuellement la publicité est interdite sur lejsd.com Les liens promotionnels sont proscrits mais la publication d’un lien vers un site commercial en lien direct avec le sujet dont il est question dans le programme ou le fil de commentaires peut être tolérée, si elle apporte un complément d’information utile à l’internaute.
Le JSD se réserve le droit de supprimer tout commentaire contenant des propos agressifs visant des personnes, notamment les autres commentateurs.
La suppression d’un commentaire entraîne celle des réponses qui lui ont été faites.
Pour contester une modération, merci d’écrire à info@lejsd.com.

CAPTCHA
Ce champ nous permet de vérifier que vous n'êtes pas un robot spammeur