Voix rêvée : association et plateforme
Trente ans de cahiers de rêves. 18 000 pages manuscrites accumulées par l'artiste Réjane Bougé, utilisées comme échauffement quotidien avant d'écrire. Ce chiffre dit quelque chose d'essentiel sur la matière première du projet Voix rêvées : les rêves ne sont pas ici un prétexte poétique, mais un territoire étudié avec rigueur et durée.
Le projet repose sur deux volets complémentaires : une résidence de création où des rêves ont été recueillis, et une plateforme numérique pensée pour que tout le monde, y compris les personnes aveugles et malvoyantes, puisse y accéder. Un projet qui pose une question concrète : comment faire exister une œuvre artistique pour ceux que le web culturel oublie habituellement ?
Volet 1 : recueillir des rêves, composer des portraits
La résidence de création constitue le socle humain du projet. Réjane Bougé et Chantal Dumas ont rencontré huit personnes aveugles et malvoyantes, chacune invitée à partager un rêve. Les enregistrements se sont déroulés directement dans le milieu de vie des participants, avec toutes les contraintes sanitaires en vigueur à cette période, ou en mode virtuel selon les restrictions alors applicables.
La démarche des deux artistes diverge volontairement. Réjane Bougé a rédigé des textes succincts pour chaque participant : elle y présente le rêveur dans son milieu immédiat, puis met en regard la fiction onirique avec un fragment de sa vie quotidienne. Ce glissement entre réalité et songe produit quelque chose de troublant, presque documentaire. Pour moi, c'est là que réside la force du projet : il ne romance pas les rêves, il les ancre.
Chantal Dumas, spécialiste de l'exploration sonore, a collecté du matériel acoustique lors des rencontres : bruits ambiants, récits enregistrés, fragments de voix. Elle a ensuite librement interprété ces captations pour construire un portrait sonore de chaque participant. Sa pratique, développée depuis plusieurs années, articule sons acoustiques, électroniques et vocaux, enregistrés ou fabriqués, pour composer des formes narratives qui mêlent réalité et fiction.
Ce tableau compare les deux stratégies artistiques à l'œuvre dans ce premier volet :
| Artiste | Matériau travaillé | Forme produite |
|---|---|---|
| Réjane Bougé | Récits de rêves, environnement quotidien | Textes littéraires courts |
| Chantal Dumas | Sons ambiants, voix enregistrées | Portraits sonores composés |
Pour Chantal Dumas, travailler avec la communauté des personnes aveugles et malvoyantes représente un territoire nouveau dans sa pratique. Cette rencontre avec un public dont la perception sonore est souvent plus fine et plus attentive que la moyenne a nécessairement influencé ses choix de composition.
Volet 2 : une plateforme numérique accessible à tous les publics
Au Québec, aucune loi n'oblige les organismes non gouvernementaux à rendre leurs sites web accessibles aux personnes atteintes d'une déficience visuelle. Ce vide juridique prive concrètement des milliers de personnes d'un accès aux contenus culturels en ligne. Voix rêvées a choisi d'aller à rebours de cette norme par défaut.
L'atelier de création numérique Folklore a intégré l'accessibilité dès les premières phases de conception, en collaboration directe avec les deux artistes. L'objectif : permettre aux utilisateurs de lecteurs d'écran, de synthèse vocale ou de logiciels de grossissement de naviguer sur la plateforme sans friction. Ce n'est pas un ajout cosmétique fait en fin de projet, c'est une contrainte de conception assumée dès le départ. La différence est énorme.
Les étapes du mécanisme d'accessibilité ont suivi une logique rigoureuse :
- Tests d'utilisabilité menés auprès de testeurs et testeuses non-voyants, avec le soutien du Regroupement des aveugles et amblyopes du Montréal métropolitain (RAAMM) et du consultant en accessibilité Thomas Gaudy.
- Identification des difficultés de navigation réelles rencontrées par ces utilisateurs.
- Modifications apportées à la plateforme en réponse directe aux retours collectés.
- Seconde série de tests et de vérifications menée conjointement avec l'entreprise Ciao, spécialisée en accessibilité web et design inclusif.
Le résultat : la plateforme numérique du projet est aujourd'hui pleinement accessible en ligne, disponible sur le site voix-revees.com. Franchement, ce processus en double boucle de test, correction, retest devrait être la norme pour tout site culturel. Il ne l'est pas, et c'est un problème.
Une commode artistique enracinée dans la durée
Réjane Bougé utilise les rêves comme matière de création depuis plus de trente ans. Pas de manière anecdotique : ses 18 000 pages de cahiers de rêves servent d'échauffement quotidien avant chaque session d'écriture, comme un musicien fait ses gammes. C'est une discipline, pas une lubie.
Cette longévité donne au projet Voix rêvées une profondeur que ne peut pas avoir un projet monté en quelques mois. Quand Bougé recueille le rêve d'un participant malvoyant et le confronte à sa vie quotidienne, elle mobilise des décennies d'attention à ce que les rêves révèlent sur l'identité, le corps, le quotidien vécu.
Pour les artistes comme pour les structures qui les accompagnent, ce projet illustre ce que art, pédagogies et communautés peut signifier concrètement : une création qui ne laisse pas son public à la porte, qui intègre ses contraintes comme un enjeu artistique à part entière. L'accessibilité n'est pas ici une concession, c'est une extension du geste créatif. Et ça change tout à la manière dont on perçoit l'œuvre finale.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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