Profs en colère occupent l'école Légion d'honneur
Le samedi 6 juin 2015, une centaine de personnes ont investi le parc de la maison d'éducation de la Légion d'honneur à Saint-Denis. Non pas des élèves en révolte, mais des parents en colère venus d'un département où trois collèges sur cinq sont classés REP ou REP+. Face à une institution d'excellence, le contraste était saisissant, et voulu.
L'occupation de l'école Légion d'honneur : ce qui s'est vraiment passé
Ce samedi matin de juin 2015, le collectif Ministère des bonnets d'âne, un regroupement de parents du 93, a appelé à l'action directe. Selon les manifestants, environ 100 personnes ont forcé le portail de la maison d'éducation de Saint-Denis. La préfecture, elle, ne comptait qu'une soixantaine de participants. Les manifestants ont quitté les lieux vers 13h30, après plusieurs heures d'occupation symbolique du parc.
Mounir Othman, porte-parole du collectif, résumait la démarche sans ambages : «On veut la même école pour tout le monde», ajoutant que l'établissement «est le symbole des inégalités sur notre territoire, alors que nos enfants sont en souffrance.» L'argument frappe juste géographiquement : la maison d'éducation de Saint-Denis se trouve littéralement en Seine-Saint-Denis, entourée d'établissements publics sous-dotés en professeurs.
La réaction des élèves mérite d'être citée. Une pensionnaire répondait aux manifestants que «la force» n'était pas la bonne approche et qu'il fallait «privilégier le dialogue». Une ancienne élève rappelait, fait peu connu, que cet établissement dépend du ministère de la Justice et non de l'Éducation nationale, ce qui explique en partie la différence de traitement budgétaire. Fin 2014, l'Éducation nationale avait pourtant lancé un plan spécifique pour la Seine-Saint-Denis, incluant un recrutement unique de professeurs, mais les parents estimaient ces mesures insuffisantes.
Voici les principales revendications portées par le collectif :
- Fin de la pénurie chronique de professeurs dans les établissements ordinaires du 93
- Dénonciation des inégalités scolaires territoriales criantes en Seine-Saint-Denis
- Remise en question des privilèges liés à la naissance dans l'accès à une éducation de qualité
- Soutien aux élèves en souffrance dans des collèges sous-dotés
Qu'est-ce que la maison d'éducation de la Légion d'honneur, exactement ?
Pour comprendre pourquoi cet établissement cristallise autant les tensions, il faut saisir ce qu'il représente. Créées par décret de Napoléon le 15 décembre 1805 à Schönbrunn, les maisons d'éducation de la Légion d'honneur accueillent aujourd'hui 1 000 jeunes filles en internat, de la 6e aux classes préparatoires et BTS. Le collège se situe aux Loges à Saint-Germain-en-Laye dans les Yvelines, le lycée à Saint-Denis en Seine-Saint-Denis.
L'admission n'est pas ouverte à toutes. Seules les filles, petites-filles et arrière-petites-filles de membres de l'ordre national de la Légion d'honneur, de l'ordre national du Mérite (depuis 1987) ou de titulaires de la médaille militaire (depuis 2005) peuvent y prétendre. C'est précisément ce critère héréditaire que le collectif des bonnets d'âne contestait.
| Niveau | Pension annuelle (à partir du 1er sept. 2025) | Trousseau |
|---|---|---|
| Secondaire (6e à terminale) | 3 438 € | 684 € |
| Post-baccalauréat (prépa, BTS) | 3 573 € | 783 € |
Ces tarifs restent modestes comparés à n'importe quelle pension privée française. Les résultats académiques, eux, sont sans appel : 100 % de réussite au baccalauréat chaque année de 2013 à 2018, avec des taux de mentions dépassant 96 %. En 2025, la maison d'éducation de la Légion d'honneur est classée premier collège et lycée public de France. Pour les parents du 93, c'est exactement le problème.
Un établissement d'exception, de Napoléon aux classes préparatoires
Le projet initial, présenté le 7 décembre 1805, visait à prendre en charge les enfants des soldats morts à Austerlitz. La première maison fut ouverte au château d'Écouen le 17 novembre 1807, sous la direction de Madame Campan, nommée le 5 septembre 1807. Napoléon précisait dans une lettre du 15 mai 1807 sa vision : «Élevez-nous des croyantes et non des raisonneuses». Deux siècles plus tard, l'établissement prépare ses élèves aux concours des grandes écoles.
Saint-Denis, inaugurée le 1er juillet 1811, a considérablement évolué depuis l'inspection napoléonienne du 5 août de la même année. Une classe préparatoire de Lettres supérieures a ouvert le 1er septembre 1989, une classe de Première supérieure le 1er septembre 1994, et un BTS de commerce international le 1er septembre 1990. Ce dernier affiche 100 % de réussite aux examens pour la douzième année consécutive en 2013. L'établissement accueille aujourd'hui 500 élèves de lycée, de la seconde à la terminale, plus les classes préparatoires et BTS, et 500 élèves supplémentaires au collège des Loges.
La richesse culturelle de l'institution renforce le décalage perçu. La salle de concert du pavillon musical de Saint-Denis dispose de 430 places et accueille des récitals du Festival de musique de Saint-Denis. Chaque année au printemps, le concert présidentiel réunit maîtrise et orchestre en présence du chef de l'État, une tradition initiée par Charles de Gaulle et poursuivie jusqu'à Emmanuel Macron. Des artistes comme Martha Argerich, Khatia Buniatishvili ou les frères Renaud et Gautier Capuçon s'y sont produits en 2017.
Franchement, difficile de nier le paradoxe : un établissement public de premier rang, financé par l'État, réservé par héritage à une catégorie précise de la population, implanté dans le département le plus défavorisé de France métropolitaine. L'occupation de juin 2015 n'a pas changé les règles d'admission, mais elle a mis un visage sur une fracture scolaire que les statistiques seules ne suffisent pas à raconter. La question des inégalités éducatives territoriales reste entière, et ce type d'action symbolique rappelle que les chiffres du REP+ ne sont pas abstraits : ils représentent des enfants privés du même niveau d'encadrement que leurs voisines de Saint-Denis.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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