Non binaire : comprendre les différences de genre
En France, 6% des personnes interrogées ne se considèrent ni homme ni femme, et ce chiffre grimpe à 13% chez les 18-30 ans, selon une enquête de 2018. Pourtant, la non-binarité reste largement incomprise, parfois caricaturée, souvent ignorée. Comprendre ce que vit une personne non binaire demande d'abord de questionner une certitude qu'on croit innée : l'idée que le genre se résume à deux cases.
Binarité et non-binarité : comprendre la différence de genre
Le système binaire du genre repose sur une division stricte : il n'existerait que des hommes et des femmes, chacun assigné à sa catégorie à la naissance selon ses caractéristiques biologiques. Ce modèle, dominant dans les sociétés occidentales, structure la langue, les institutions, les toilettes, les formulaires administratifs. Il paraît évident. Mais il ne l'a pas toujours été partout.
Les sociétés pré-coloniales yorubas et certaines cultures autochtones d'Amérique du Nord possédaient des systèmes de genre radicalement distincts, comme le souligne la chercheuse Maria Lugones. Le terme two-spirit ou bispirituel, issu de ces traditions, désigne des personnes non conformes dans le genre bien avant que le concept de non-binarité n'existe dans le lexique occidental.
Une personne non binaire ne s'identifie ni strictement comme homme, ni strictement comme femme. Elle peut se situer entre les deux, osciller selon les périodes, combiner les deux, ou n'éprouver aucune identité de genre. Les chercheurs Matsuno et Budge identifient quatre grandes réalités : les personnes situées en dehors du spectre binaire, celles qui se trouvent entre homme et femme, celles dont le genre varie dans le temps, et celles qui rejettent toute identité de genre.
Attention à ne pas confondre identité de genre, expression de genre et orientation sexuelle : ces trois dimensions sont indépendantes. L'androgynie concerne l'apparence extérieure, pas l'identité. L'intersexuation touche les caractéristiques anatomiques et chromosomiques. Une personne non binaire n'a pas forcément une apparence androgyne, et n'est pas nécessairement intersexe.
Le lexique non-binaire regroupe de nombreux termes distincts. Voici les principaux :
- Agenre : absence totale d'identité de genre, forme la plus affirmée de refus du marqueur de genre selon Karine Espineira
- Genre fluide : genre qui varie dans le temps, très visible dans le monde de la mode
- Neutrois : identité neutre, distincte du féminin et du masculin
- Bigenre : identification simultanée à deux genres
- Xénogenre : identité définie à partir de métaphores liées à la nature ou à l'espace
- Genderqueer : terme plus courant à l'international, désignant toute identité au-delà de la binarité
Qui sont les personnes non binaires : données et réalités
Les chiffres varient selon les pays et les méthodes, mais ils dessinent une réalité cohérente. Aux États-Unis en 2021, le Williams Institute estime à 1,2 million le nombre d'adultes LGBTQ non binaires entre 18 et 60 ans. Le Canada a recensé la même année 41 355 personnes non binaires, soit environ 0,11% de sa population.
En Suisse en 2021, sur 2 690 personnes interrogées, seulement 0,4% se définissent explicitement hors de la binarité. Mais 12% déclarent se sentir à la fois homme et femme, et 5% ont une identité différente de leur genre assigné. L'écart entre ces chiffres révèle un problème de approche : la question posée détermine largement la réponse obtenue.
Le profil démographique est frappant. Selon la National Transgender Discrimination Survey de 2008, 89% des personnes non binaires ont moins de 45 ans, contre 68% pour les trans binaires. Selon le National LGBTQ Task Force, elles sont moins susceptibles d'être blanches et plus susceptibles d'être multiethniques, noires ou asiatiques.
| Indicateur | Personnes non binaires | Personnes trans binaires |
|---|---|---|
| Agressions physiques | 32% | 25% |
| Brutalité policière et harcèlement | 31% | 21% |
| Refus de traitement médical | 36% | 27% |
| Personnes racisées | 30% | 23% |
Ces données, issues de la National Transgender Discrimination Survey, montrent que les personnes non binaires subissent des discriminations plus fréquentes et plus intenses que les personnes trans binaires. 43% ont fait une tentative de suicide. 90% subissent de la discrimination en milieu professionnel, et 19% des personnes genderqueer ont perdu leur emploi à cause de leur identité de genre.
Comment soutenir concrètement une personne non binaire au quotidien
La sociologue Karine Espineira le dit sans détour : le rejet des personnes non binaires, qu'elle nomme enbyphobie, dépasse en violence ce que vivent parfois même les personnes trans en transition. Le philosophe Thierry Hoquet y voit une fracture générationelle : les plus jeunes dynamitent les normes, les plus âgés s'y cramponnent pour trouver un sentiment de stabilité.
Concrètement, soutenir une personne non binaire commence par des gestes simples. Demandez comment elle souhaite être appelée, quel pronom elle utilise. En français, le pronom iel a intégré Le Robert en 2021. En suédois, le pronom neutre hen, apparu dans les milieux féministes dans les années 1960, est entré dans le dictionnaire de l'Académie suédoise en 2015. Si vous vous trompez de pronom, reprenez-vous sans dramatiser.
Pour les familles traversant des recompositions complexes, savoir que des parents séparés doivent aussi s'accorder sur le partage de l'allocation de rentrée illustre combien le cadre administratif peut peser sur des situations déjà délicates, notamment quand un enfant non binaire est au centre de désaccords parentaux.
Il est tout aussi notable d'éviter les questions sur la transition médicale ou le sexe de naissance. Ces questions ne vous appartiennent pas. Lisez des ressources produites par des organisations comme Représentrans ou la communauté LGBTQ+ locale. Et si vous êtes témoin d'une discrimination, exprimez votre désaccord clairement. Le silence vaut consentement.
Sur le plan légal, 17 pays seulement sur 198 reconnaissent officiellement la non-binarité en 2025, soit 8%. La Cour de cassation française s'y est opposée en 2017. À l'inverse, en janvier 2021, la Cour supérieure du Québec a invalidé cinq articles du code civil pour protéger les droits des personnes non binaires. Le chemin est encore long, mais chaque geste du quotidien compte.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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