Samedi 13 juin 2026

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Migrations à Saint-Denis : mémoires et origines

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Par Lauren
6 min de lecture
Migrations à Saint-Denis : mémoires et origines

Imaginez un immeuble ordinaire de banlieue parisienne traversé, en cinquante ans, par des milliers de destins venus des quatre coins de l'Europe. C'est exactement ce que révèle l'étude menée par Fabrice Langrognet sur les habitants du 96-102 rue de Paris à La Plaine-Saint-Denis, aujourd'hui avenue du Président Wilson. Son ouvrage Voisins de passage reconstitue les trajectoires de 4 845 personnes ayant vécu à cette adresse entre 1882 et 1932, offrant un panorama saisissant des flux migratoires qui ont construit cette banlieue ouvrière au nord de Paris.

La Plaine-Saint-Denis, carrefour des migrations ouvrières

À la fin du XIXe siècle, La Plaine-Saint-Denis se transforme à vitesse accélérée. L'essor industriel y attire une main-d'œuvre massive venue combler les besoins des usines métallurgiques, verreries et usines gazières. Seulement 10 % des habitants du 96-102 sont natifs de Saint-Denis, et à peine 25 % viennent du département de la Seine. Le reste ? Un flux incessant de provinciaux et d'étrangers, constamment renouvelé au gré des crises et des opportunités économiques.

Entre 1882 et 1898, les Français d'Alsace-Moselle en exil dominent largement la composition de l'immeuble, représentant plus de 60 % des non-natifs. Puis, à partir de 1898, les Italiens du Mezzogiorno montent en puissance, atteignant jusqu'à 40 % des non-natifs entre 1898 et 1908. Les Espagnols connaissent ensuite la croissance la plus rapide jusqu'en 1914. Pendant la Première Guerre mondiale, les réfugiés du Nord et de l'Est supplantent tout le monde, avant d'être dépassés à leur tour, entre 1918 et 1932, par les Polonais et les Tchécoslovaques, attirés par les conventions d'émigration négociées avec les pays d'Europe de l'Est.

Au total, entre 1882 et 1932, ces cinq immeubles voient passer des habitants originaires de 1016 localités différentes, réparties sur 172 provinces, départements ou districts de 21 pays. Ce chiffre, à lui seul, dit tout de la richesse et de la complexité du peuplement dyonisien. La base de données cartographiée disponible sur paris-tenement.eu permet aujourd'hui de visualiser ces routes migratoires, en accès libre pour tous.

Période Groupe dominant parmi les non-natifs Part estimée
1882-1898 Alsaciens-Mosellans Plus de 60 %
1898-1908 Italiens du Mezzogiorno Jusqu'à 40 %
Jusqu'en 1914 Espagnols (croissance la plus forte) En hausse
1914-1918 Réfugiés du Nord et de l'Est Majoritaires
1918-1932 Polonais et Tchécoslovaques En progression

Chaînes migratoires, réseaux familiaux et padroni

Les migrations ne se font jamais au hasard. Derrière chaque arrivée se cache un réseau, une famille, parfois un intermédiaire intéressé. Luigi Pirolli, originaire des Apennins méridionaux entre Rome et Naples, débarque à La Plaine-Saint-Denis à l'âge de 15 ans en 1901, suivant ses oncles et son père qui avaient quitté des campagnes italiennes où le travail agricole ne rapportait presque rien. Il décroche un poste d'ouvrier verrier à l'usine Legras, monte contremaître au début des années 1910 et, se sentant pleinement français, dépose une demande de naturalisation en 1927, acceptée en 1928. Il se fait d'ailleurs appeler Louis.

Le cas de Luigi illustre un mécanisme bien rodé : la chaîne migratoire fondée sur les solidarités familiales et villageoises. Les Italiens recensés au 96-102 en 1901 viennent majoritairement de la région de Cassino, au sud de Rome. Un quart des mariages s'effectue entre locataires issus du Mezzogiorno. Fait révélateur : ces migrants ne ressentent pas nécessairement d'affinités avec leurs compatriotes du Piémont (seulement 12 individus en 1905) ou de Parme, pourtant voisins de palier. La région d'origine prime sur la nationalité.

Les chaînes migratoires impliquent aussi des figures moins reluisantes. Le padrone (le "maître" en italien) place les enfants d'immigrés dans les usines, souvent rémunérés le quart d'un salaire d'ouvrier adulte. Joaquin de Garate, Basque d'origine, est le padrone le plus influent de la communauté espagnole. Notable et médiateur à la fois, fondateur d'un club cycliste et vice-président d'honneur d'une fanfare, il assiste les nouveaux arrivants dans leurs démarches... tout en louant leur force de travail aux industriels. Son principal client ? L'usine Mouton, qui emploie 14 % des résidents du 96-102 après la guerre.

Tensions sociales : ce que révèlent vraiment les archives

La coexistence entre nationalités génère des frictions, c'est indéniable. Les Français traitent volontiers leurs collègues italiens de "macaronis". La bagarre du 19 août 1900 oppose ouvriers français et italiens devant le bistrot du n° 92 de la rue de Paris. Ambiance tendue, fracture ethnique ? Pas si vite.

Le Journal de Saint-Denis du 26 août 1900 nuance considérablement le récit. L'affrontement trouve sa source dans une rivalité amoureuse entre deux familles, les Deroziers et les Taris, deux jeunes hommes épris de la même femme. Les tensions résultent davantage des conditions de vie particulièrement dures que d'une hostilité fondée sur les origines. C'est aussi ce que confirme l'étude des archives historiques analysées par Fabrice Langrognet : la diversité des origines n'est pas le premier facteur de conflits.

Rosario Verrecchia, premier Italien du Mezzogiorno à s'installer dans l'immeuble, en est un exemple parlant : certains de ses cousins, dont Luigi Pirolli, le rejoignent ensuite. Ce type de regroupement familial crée des micro-communautés qui s'intègrent progressivement, sans effacer leurs spécificités.

Préserver et questionner la mémoire migratoire à Saint-Denis

La question de la mémoire des migrations dépasse largement le travail des historiens. Le 20 mars 2017, Evelyne Ribert, chercheuse au CNRS, présentait une conférence dans le cadre du Cycle Campus Condorcet sur la mobilité et les migrations, prenant pour exemple le secteur Cristino-Garcia-Landy, surnommé la "petite Espagne".

Deux types d'acteurs s'y mobilisent pour conserver cette mémoire :

  1. La FACEEF (fédération d'associations espagnoles), qui porte les initiatives mémorielles côté communautaire.
  2. La maison de quartier du Landy, qui fédère la mémoire locale autour d'une fresque et d'un livre.

Evelyne Ribert pose des questions qui dérangent un peu. Ces initiatives valorisent-elles vraiment les mémoires migratoires, ou servent-elles surtout à légitimer des opérations de rénovation urbaine qui transforment, voire effacent, ces quartiers populaires ? La frontière entre reconnaissance sincère et instrumentalisation politique reste mince. Pour les habitants concernés par des changements fiscaux liés à ces transformations urbaines, comprendre les évolutions de la taxe d'habitation à Paris peut d'ailleurs s'avérer utile. La mémoire, comme le territoire, ne se gère jamais innocemment.

L'auteur

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Lauren

Rédaction de Le JSD.

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