Mamans en errance : toujours trouver du contenu
En 1977, Alain Souchon chantait "Jamais content", un titre composé par Laurent Voulzy qui s'écoula à plus de 250 000 exemplaires. Ce refrain de sale gosse, toujours insatisfait, toujours en fuite, résonne étrangement avec une réalité bien plus lourde : l'errance des mamans en situation de vulnérabilité, qu'elles soient épuisées, isolées, ou fragilisées par la maladie. Deux univers que tout sépare, et pourtant le même fil rouge : partir, chercher, ne jamais vraiment trouver.
Errance maternelle : comprendre ce que ce mot recouvre vraiment
L'errance n'est pas la même chose que la déambulation, et cette distinction mérite qu'on s'y arrête. Selon Catherine Ollivet, présidente de France Alzheimer Seine-Saint-Denis, la déambulation désigne une marche sans but réel dans un espace restreint. L'errance, elle, correspond à un déplacement avec un objectif précis dans la tête de la personne : retrouver un ancien appartement, aller chercher un enfant à l'école depuis longtemps fermée, suivre le chemin de promenade du chien disparu il y a dix ans.
Cette nuance change tout pour les aidants. Une mère atteinte de troubles cognitifs peut parcourir plusieurs kilomètres en toute logique interne, même si cette logique échappe complètement à son entourage. Elle n'erre pas au hasard : elle répond à une mémoire, à une urgence intérieure que la maladie a rendue opaque aux autres.
Les causes qui déclenchent ces déplacements sont multiples :
- Une énergie excessive et un besoin physique de se dépenser
- La recherche d'anciens lieux familiers ou de proches du passé
- Le stress, l'anxiété, la surcharge sensorielle (foule, bruit)
- L'ennui et le sentiment d'inutilité
- De vieilles habitudes ancrées profondément (sortir le chien, aller au marché)
Identifier la raison précise qui motive le départ reste la première mission de l'aidant. Sans cette compréhension, toute tentative de prévention reste aveugle.
Désorientation et risques : à quel stade les mamans sont-elles vraiment exposées ?
Beaucoup pensent que l'errance ne touche que les stades avancés de la maladie. C'est faux, et les chiffres de France Alzheimer le montrent clairement. 11 % des personnes évaluées en GIR 6 (stade le plus modéré de perte d'autonomie) présentent déjà des troubles de l'orientation. Ce taux monte à 28 % pour les personnes en GIR 5, soit des personnes encore largement autonomes au quotidien.
Le danger principal n'est pas le départ en lui-même. C'est ce qui arrive en chemin. Judith Mollard-Palacios, psychologue chez France Alzheimer, insiste sur ce point : la personne peut oublier l'objectif initial de sa sortie en cours de route, se retrouver incapable de retrouver son point de départ, et basculer dans une désorientation totale. Une maman qui part "juste faire un tour" peut se retrouver perdue à plusieurs rues de chez elle, sans repère, sans moyen de revenir.
| Niveau GIR | Description | % avec troubles de l'orientation |
|---|---|---|
| GIR 6 | Perte d'autonomie la plus modérée | 11 % |
| GIR 5 | Autonomie partielle, aides ponctuelles | 28 % |
Ce tableau doit alerter les familles : attendre les signes graves pour s'inquiéter, c'est attendre trop longtemps. La vigilance doit s'installer bien avant que la situation ne devienne critique.
Soutenir sans enfermer : le vrai défi des aidants de mamans en errance
Là réside le cas de conscience le plus difficile. Vouloir qu'une mère garde son indépendance tout en s'assurant qu'elle ne court aucun danger : ces deux impératifs entrent régulièrement en conflit. Intervenir trop tôt, c'est briser une autonomie précieuse. Intervenir trop tard, c'est exposer à un accident réel.
La règle posée par les professionnels du secteur est claire : la protection ne doit s'imposer que face à un risque avéré, pas par anticipation anxieuse ou par confort des proches. Cette logique rejoint d'ailleurs certains mécanismes psychologiques complexes dans la relation filiale, notamment la tendance à surprotéger par peur, parfois au détriment de l'identité réelle de la personne. On pense ici aux dynamiques décrites autour du faux self, ce mécanisme psychique qui pousse à construire une façade au détriment de ses besoins profonds, y compris dans les relations familiales intenses.
La présence humaine reste le meilleur outil de prévention connu à ce jour : conjoint présent, professionnel de santé à domicile, voisinage impliqué. Mais cette présence ne peut être permanente, encore moins la nuit. Des alternatives complémentaires existent : bracelet de géolocalisation, aménagement de l'espace pour réduire les sorties impulsives, établissement de routines rassurantes.
Pour moi, le piège le plus fréquent reste l'isolement de l'aidant lui-même. Une fille qui gère seule la sécurité de sa mère, sans relais ni soutien extérieur, finit par prendre des décisions dans la panique plutôt que dans la réflexion. France Alzheimer propose des groupes de parole et des ressources concrètes pour briser cet isolement. Les utiliser n'est pas une faiblesse : c'est la condition pour tenir dans la durée.
La chanson "Jamais content" décrit un narrateur qui fuit les contraintes, toujours ailleurs, toujours insatisfait. L'errance des mamans fragilisées, c'est exactement l'inverse : elles cherchent quelque chose de précis, quelque chose de perdu. Comprendre cette différence, c'est déjà changer de regard sur elles.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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