Filière viande à l'école : lobby et propagande
Six millions d'enfants déjeunent chaque jour à la cantine scolaire en France, pour environ un milliard de repas servis chaque année. Ce chiffre colossal n'a pas échappé à la filière viande, qui y voit un terrain d'influence considérable. Depuis des années, les organisations professionnelles de la viande investissent les écoles françaises avec des outils pédagogiques, des visites à la ferme et des kits de communication, fréquemment distribués gratuitement. Derrière la bienveillance apparente de ces initiatives se pose une question essentielle : à qui profitent vraiment ces programmes ?
Des outils pédagogiques gratuits... mais pas neutres
Interbev, l'interprofession des filières bovine, ovine, équine et caprine, dispose d'un budget de lobbying compris entre 200 000 et 300 000 euros par an. L'organisation gère 19 sites web et 51 réseaux sociaux officiels, ce qui en fait la structure professionnelle la plus présente sur internet parmi les 25 organisations représentant la filière. Ce déploiement numérique massif sert aussi à alimenter les enseignants en ressources dites pédagogiques.
Le site Mon assiette, ma planète propose ainsi aux professeurs de faire venir gratuitement un animateur et une diététicienne libérale en classe pour traiter de l'élevage et de l'équilibre alimentaire. Le site La-Viande.fr, édité directement par Interbev, remonte en bonne place lors des recherches sur les outils scolaires liés à la viande. Ces ressources respectent formellement les programmes scolaires, ce que Greenpeace France reconnaît dans son enquête de 164 pages publiée le 25 janvier 2022, intitulée "Comment les lobbies de la viande nous manipulent". Mais ce rapport pointe une omission systématique : aucun de ces outils n'aborde les impacts négatifs des élevages industriels, ni les abattoirs, ni les conditions réelles d'élevage intensif.
Entre octobre 2016 et février 2017, Interbev a mené une campagne dans 1 500 écoles, touchant 22 500 élèves. Le kit d'animation distribué comprenait notamment le Journal des Jolipré, un magazine racontant la vie d'une famille d'éleveurs dans une petite ferme idyllique, avec des animaux en liberté et des étables alimentées en énergie renouvelable. Une image soigneusement construite, très loin de la réalité dominante de l'élevage industriel français.
Le Centre d'Information des Viandes (CIV), organe de communication des filières, avait déjà lancé en 2009 l'opération "Les Toqués de la Viande", puis du 22 février au 16 avril 2010, l'opération "Bien manger, c'est ton choix !" dans des collèges et lycées. Les établissements étaient incités à servir 4 à 5 recettes à base de viande. Des posters, brochures différenciées par genre, jeux avec cadeaux et un site appelé Planet'Viandz utilisant le marketing viral complétaient le dispositif.
La famille Jolipré et le science-washing au service de la filière
La Famille Jolipré ne se limite pas à un magazine. Interbev l'a déclinée en vidéos, bandes dessinées, posters et séries télévisées pour, selon leur communication officielle, "montrer aux enfants comment préserver un équilibre entre la planète, les hommes et les bêtes". Le constat est un contenu enfantin léché, bien produit, qui pénètre naturellement les salles de classe.
Des kits intitulés "Bien manger, c'est ton choix" ciblent aussi les infirmières et médecins scolaires. Ils vantent les protéines animales et insistent sur les besoins en fer des adolescentes. Ce type de message exploite une réalité nutritionnelle réelle, celle du fer héminique, présent uniquement dans les produits animaux et plus facilement assimilable que le fer végétal, pour défendre une consommation élevée de viande. Sauf que l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) insiste depuis plusieurs années sur la nécessité de limiter la consommation des viandes hors volailles et de réduire considérablement celle des charcuteries. Ce point, les outils de la filière ne le mentionnent jamais.
Greenpeace identifie cette pratique comme du "science-washing" : l'art de sélectionner, détourner ou noyer des informations scientifiques pour défendre des intérêts privés. Les lobbies jouent sur des croyances culturelles tenaces : la viande rendrait plus fort, plus viril, resterait la meilleure source de protéines. 60 Millions de consommateurs a d'ailleurs émis à plusieurs reprises des mises en garde sur ces interventions professionnelles en milieu scolaire. La comparaison avec les approches historiques de l'industrie du tabac pour minimiser les risques sanitaires est explicitement formulée dans le rapport Greenpeace de novembre 2021, "Que hide la pub pour la viande ?", qui décrypte les publicités dans six pays européens dont la France.
| Organisation | Budget lobbying annuel |
|---|---|
| FNSEA | 600 000 à 700 000 € |
| Interbev | 200 000 à 300 000 € |
| Inaporc | 100 000 à 200 000 € |
Pour une information équilibrée dans les écoles
Face à ce déséquilibre, Greenpeace France formule trois recommandations concrètes aux pouvoirs publics :
- Concevoir des outils pédagogiques de haute qualité financés par l'État et financer les sorties à la ferme indépendantes.
- Interdire strictement toute intervention des organisations professionnelles dans les établissements scolaires.
- Rendre obligatoire la mention de l'organisme ayant rédigé chaque outil de communication destiné aux enfants.
Cette dernière mesure est particulièrement urgente. Une visite d'une classe de CP de Viroflay (Hauts-de-Seine) à la Ferme de Brandelles dans les Yvelines a été intégralement financée par Interbev, sans que les parents en soient nécessairement informés. Environ 60 enfants y ont observé des ovins et des vaches limousines dans un cadre bucolique. De même, une quarantaine d'élèves des écoles de Flagy et Vellefrie ont visité la ferme de Thomas Humbert, éleveur de vaches simmentales, dans le cadre de l'opération "Made in viande". Les professeures Anne-Laure Alary et Armelle Roussey avaient préparé la thématique agricole pendant plusieurs mois, en lien avec des étudiants en médecine venus aborder la nutrition en classe. Ces visites ont une vraie valeur éducative... à condition que le financement et l'origine des contenus soient clairement identifiés.
La restauration scolaire concerne environ un élève sur deux en primaire et deux sur trois en collège et lycée. Les menus y suivent les préconisations du GEMRCN, qui recommande au minimum 4 repas avec de la viande non hachée sur 20 repas successifs, avec des portions de 50 à 120 grammes selon l'âge. Ce cadre réglementaire laisse une marge d'influence réelle aux acteurs de la filière, notamment via les formations proposées par Interbev aux personnels de cantine, comme l'action "les experts du goût". Savoir qui finance ces formations devrait être une information publique systématique, accessible à tous les parents d'élèves.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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