Femmes gilets jaunes : leur révolte organisée
Novembre 2018. Une vidéo postée sur Facebook par Jacline Mouraud est visionnée 5 millions de fois en quelques jours. Quelques mois plus tôt, Priscilla Ludoski avait lancé une pétition sur change.org contre la hausse des carburants, récoltant près d'un million de signataires dès mai 2018. Ces deux femmes ne sont pas des figures médiatiques professionnelles. Ce sont des femmes ordinaires, exaspérées, qui ont déclenché l'une des plus grandes mobilisations sociales de la Ve République. Leur présence n'était pas anecdotique : 45 % des participants sur les ronds-points étaient des femmes, contre 55 % d'hommes, selon une enquête réalisée en janvier 2019. Un écart bien plus faible que dans la plupart des mouvements sociaux classiques.
Des femmes visibles dès l'origine du mouvement
Le 9 mars 2019, lors de l'acte XVII sur les Champs-Élysées, ce sont les femmes qui ouvraient le cortège. Ce symbole n'est pas anodin. Ingrid Levavasseur, originaire de Normandie, avait initié le mouvement dans sa région avant de se présenter aux municipales à Louviers, dans l'Eure. Ces trajectoires illustrent une chose : les femmes gilets jaunes ne se contentaient pas d'accompagner le mouvement, elles l'organisaient.
La chercheuse Louise Roc nuance toutefois le récit médiatique dominant. Il n'y avait pas structurellement plus de femmes que dans d'autres mouvements sociaux. Ce qui a changé, c'est la visibilité. L'occupation de ronds-points, contrairement aux assemblées générales syndicales, ne requiert pas les codes socialement masculins de la prise de parole formelle. Cette forme horizontale d'organisation a mécaniquement facilité leur présence.
1 374 sujets ont été consacrés aux Gilets jaunes dans les journaux télévisés des six premières chaînes françaises entre novembre et décembre 2018. Le 17 novembre 2018, France 2 consacrait une grande partie de son 20 heures à la première journée de mobilisation. Cette couverture massive coïncidait avec l'émergence de la 4e vague féministe en France, portée spécialement par MeToo, qui avait bousculé les rédactions. Ces deux dynamiques se sont renforcées mutuellement.
Mères isolées, travailleuses pauvres : les raisons profondes de la révolte
Pourquoi ces femmes spécifiquement ? Pas par hasard. Selon les données Eurostat de décembre 2018, 7,3 % des travailleuses françaises étaient pauvres en 2017, contre 5,6 % en 2006. Une progression inquiétante. Et l'enquête menée en janvier 2019 par l'Institut d'études politiques de Grenoble sur près de 300 groupes Facebook Gilets jaunes révèle que 68 % des participants appartiennent à un ménage dont le revenu mensuel net est inférieur à 2 480 euros (le revenu médian français), et 17 % à moins de 1 136 euros par mois.
40 % des femmes Gilets jaunes étaient aides-soignantes ou aides à domicile, selon les mêmes enquêtes. Des secteurs massivement féminisés, faiblement rémunérés, très précarisés. Les micro-entrepreneuses de ces secteurs gagnaient en moyenne 440 euros par mois en 2017, soit 2,3 fois en dessous du seuil de pauvreté. Les femmes représentent 75 % des auto-entrepreneurs en santé humaine et action sociale, et 70 % dans les services aux ménages.
| Secteur | Part des femmes en auto-entreprise | Caractéristique |
|---|---|---|
| Santé humaine et action sociale | 75 % | Fortement précarisé |
| Services aux ménages | 70 % | Faiblement rémunéré |
L'historienne Fanny Gallot rappelle que cette révolte s'inscrit dans une longue tradition. En octobre 1789, des femmes marchaient jusqu'à Versailles contre la cherté du pain. En 1917, les Midinettes défilaient pour les salaires. À l'automne 2017, les salariées d'Onet effectuaient plusieurs dizaines de jours de grève dans les gares, et celles de l'Holiday Inn se mobilisaient contre les cadences. La grève des femmes de ménage du Park Hyatt Vendôme rendait visible la division sexuée et raciale du travail. Ces luttes ne sont pas nouvelles, elles ont seulement été invisibilisées.
Comment les femmes gilets jaunes s'organisent concrètement
La réalisatrice Anne Gintzburger a suivi pendant six mois des femmes Gilets jaunes dans six territoires différents. Six films de 52 minutes, diffusés le 4 novembre 2019 sur les chaînes régionales de France 3. Anne-Lise, 51 ans, aide-soignante près de Nancy, y témoigne : les femmes dans des situations précaires ont compris qu'elles n'étaient pas seules. Elles ont créé des réseaux d'entraide, organisé des potagers, des échanges de garde-robes, des cagettes de légumes, des sorties avec les enfants.
La chercheuse Magali Della Sudda du CNRS, au centre Émile Durkheim de Sciences Po Bordeaux, a documenté scientifiquement cette mobilisation. Ses travaux montrent que les catégories les plus investies sont celles du soin : infirmières, aides-soignantes, agents scolaires, fonctionnaires territoriales. Ces femmes assurent la coordination, pacifient les conflits, transforment les pratiques de consommation. Avec ce mouvement, les cartes semblent rebattues : même par rapport aux organisations progressistes les plus mixtes, les femmes y occupent une place inédite.
Les formes d'organisation adoptées comprennent notamment :
- Des assemblées générales en non-mixité
- Des cortèges féminins en tête des manifestations
- Une solidarité logistique pour les venues à Paris (hébergement sécurisé, garde d'enfants groupée, prise en charge des femmes handicapées)
- Des réseaux numériques privés sur Facebook
Un rassemblement prévu le 6 janvier 2019 dans toute la France posait néanmoins une limite claire : une lutte féminine, mais pas féministe. La figure de Marianne en larmes, plutôt que Rosie la riveteuse au poing levé, dominait les pages dédiées. Suzy Rotman, porte-parole du Collectif national pour les droits des femmes, a pointé l'absence de revendications concrètes sur les inégalités salariales, le temps partiel subi ou le service public de la petite enfance. La révolte était réelle. Ses contours féministes, eux, restaient à construire.
Articuler luttes sociales et féminisme : un chantier urgent
Le sociologue Alexis Spire, auteur de Résistances à l'impôt, attachement à l'État (Le Seuil, 2018), montre que les Gilets jaunes combattent avant tout un système fiscal jugé profondément injuste. Mais réduire la mobilisation des femmes à la seule question fiscale serait passer à côté de l'essentiel : ce mouvement a fait entrer dans l'espace public ce qui relevait jusqu'alors de la sphère privée. Le privé devenait politique.
L'historienne Arlette Farge, spécialiste des émutières du XVIIIe siècle, observe que dans la révolte, les hommes savent que les femmes placées en avant impressionnent les autorités, qu'elles craignent moins la répression, et que cette transgression peut garantir un succès. Mais ils les jugent simultanément. Cette mécanique ancienne s'est rejouée en 2018 : Eric Drouet lui-même avait relayé le rassemblement féminin en affirmant que "avec des femmes, ça se passera bien", révélant une conception instrumentale de leur engagement.
Le mouvement a posé les jalons d'une articulation nécessaire entre luttes contre la précarité et 4e vague féministe. Les grèves du 8 mars, les mobilisations pour les retraites, dont les femmes sont les premières victimes, prolongent cette dynamique. Un travail d'organisation syndicale dans les secteurs du soin reste indispensable pour que la prochaine révolte de ce prolétariat précaire et féminisé ne reste pas sans débouché structurel.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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