Samedi 13 juin 2026

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Djoudi oublie pas sœur Fatima Bedar 🙏

H
Par Harry
7 min de lecture
Djoudi oublie pas sœur Fatima Bedar 🙏

Le 17 octobre 1961, une jeune fille de 15 ans aux longues nattes noires quitte son collège de Saint-Denis sans suivre ses cours, son cartable sur le dos. Elle rejoint seule la manifestation pacifique organisée par la fédération de France du FLN pour protester contre un couvre-feu raciste imposé par le préfet de police Maurice Papon. Elle s'appelle Fatima Bedar. Son corps sera retrouvé le 31 octobre 1961, coincé dans la septième écluse du canal Saint-Denis. Sa montre s'est arrêtée à 17h30. Soixante ans plus tard, son frère Djoudi Bedar n'a toujours pas oublié.

Fatima Bedar : portrait d'une adolescente arrachée au massacre du 17 octobre

Fatima Bedar est née le 5 août 1946 à Tichy, en Kabylie algérienne. À 5 ans, elle émigre en France avec sa mère Dijda pour rejoindre son père Hocine Bedar, alors employé comme chauffe-four au Gaz de France à Saint-Denis. La famille traverse plusieurs étapes : un bidonville du quartier Pleyel à Saint-Denis, puis un immeuble rue du Port à Aubervilliers (où ils achètent une maison en 1954), un déménagement à Sarcelles en 1959, et enfin un pavillon à Stains en avril 1961.

Hocine Bedar n'est pas un homme ordinaire. Combattant au sein du 3e régiment de tirailleurs algériens pendant la Seconde Guerre mondiale, il a participé à la bataille de France, a été fait prisonnier, s'est évadé, puis a suivi les campagnes de Tunisie, d'Italie et de France avec l'Armée française de la Libération avant d'être démobilisé en 1945. C'est un père qui connaît la violence de l'État. Il militait à la fédération de France du FLN et emmenait parfois Fatima, avec sa sœur cadette, aux réunions clandestines des indépendantistes.

Fatima était élève au collège d'enseignement commercial féminin de la rue des Boucheries à Saint-Denis. Elle voulait devenir institutrice. Les préjugés de l'époque l'avaient orientée vers une formation commerciale, contre son gré. Adolescente sérieuse, elle aidait beaucoup sa mère et accompagnait chaque matin son petit frère Djoudi à la maternelle Jean-Jaurès en lui tenant la main, avant de prendre le bus 142 pour rejoindre son lycée. Djoudi avait 5 ans et demi. Elle en avait 15.

Le 17 octobre 1961, ses parents lui ont demandé de garder ses frères et sœurs pendant la manifestation. Elle a refusé, la dispute a éclaté, puis elle est partie. Elle a rejoint seule le cortège de protestataires. La police de Maurice Papon a massacré par dizaines les manifestants algériens. Fatima a été tabassée puis jetée à l'eau.

Djoudi Bedar, frère de Fatima : une mémoire portée à bout de bras

Né en 1956, Djoudi Bedar avait 5 ans et demi lorsque sa sœur aînée a disparu. Il se souvient d'elle avec une précision bouleversante : la main qui tient la sienne sur le chemin de l'école, le bus 142, les nattes noires. Il se souvient aussi de sa mère en larmes, qui a parcouru pendant deux semaines les rues de Stains et des villes environnantes avec lui pour chercher Fatima en priant. Leur père est rentré le 31 octobre 1961 seulement avec le cartable de sa fille et sa montre arrêtée à 17h30.

Pendant des années, les frères et sœurs ont cru que Fatima avait été tuée lors de la manifestation du 8 février 1962 à Charonne, bien plus médiatisée. Leur mère leur expliquait que leur sœur était morte à l'époque où les policiers français jetaient les Algériens à la Seine. La vérité n'a émergé qu'au milieu des années 1980, grâce à une enquête menée par l'écrivain Didier Daeninckx et l'historien Jean-Luc Einaudi. Le journaliste Patrick Le Hyaric a aussi ouvert les yeux de Djoudi sur ce qui s'était réellement passé.

Djoudi Bedar milite depuis pour que le massacre du 17 octobre 1961 soit reconnu officiellement par un vote au Parlement et que les archives soient ouvertes pour établir le nombre exact de victimes et les responsabilités. Pour lui, les déclarations de François Hollande et d'Emmanuel Macron ne suffisent pas. Son exigence est claire : la reconnaissance d'un crime d'État.

Date Événement
17 octobre 1961 Massacre Ă  Paris, disparition de Fatima Bedar
31 octobre 1961 Corps retrouvé dans la 7e écluse du canal Saint-Denis
3 novembre 1961 Inhumation au cimetière communal de Stains
Automne 2006 Exhumation et transfert en Kabylie
17 octobre 2006 Réinhumation dans le carré des martyrs de Tichy
17 octobre 2015 Inauguration du jardin Fatima-Bedar Ă  Saint-Denis
17 octobre 2018 Don du cartable au musée du Moudjahid à Béjaïa

Les œuvres et hommages qui gardent vivante la mémoire de Fatima

Dès 1986, Didier Daeninckx publie dans la revue Actualités de l'émigration la première liste des morts du 17 octobre, où figure Fatima Bedar. Le journal L'Humanité en publie un résumé. C'est ainsi que sa sœur Louisa Bedar contacte Daeninckx, convaincue que Fatima s'est suicidée. La contre-enquête menée avec Einaudi prouve le contraire. En 1991, Jean-Luc Einaudi dédie à Fatima son ouvrage La Bataille de Paris, 17 octobre 1961.

En 2011, pour le cinquantenaire, Daeninckx publie le texte Fatima pour mémoire dans le recueil 17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent, codirigé par Samia Messaoudi et Mustapha Harzoune. La même année paraît la bande dessinée Octobre noir, dessinée par Mako : son héroïne, Khelloudja, est une adolescente de quinze ans aux longues nattes dont le destin reproduit exactement celui de Fatima. Le documentaire Une journée portée disparue, réalisé en 1992 par Philip Brooks et Alan Hayling (52 minutes), recueille les témoignages de plusieurs sœurs de Fatima Bedar.

Les hommages concrets ne manquent pas non plus :

  • Un jardin Fatima-Bedar inaugurĂ© le 17 octobre 2015 Ă  Saint-Denis, quartier Confluence
  • Un quartier de Tichy portant son nom depuis le 17 octobre 2017
  • Une fresque rĂ©alisĂ©e par le Collectif'Art sur le Mur place du Colonel Fabien
  • Un cartable offert au musĂ©e du Moudjahid Ă  BĂ©jaĂŻa le 17 octobre 2018 par Djoudi Bedar

Le collège de Stains, anciennement Maurice-Thorez, aurait dû porter son nom en 2014. Le premier s'y est opposé, et c'est finalement le nom de la chanteuse Barbara qui a été retenu. Le gymnase voisin doit, lui, porter le nom de Fatima Bedar. Azzédine Taïbi, maire de Stains, réclame avec d'autres élus que le 17 octobre figure dans le calendrier des cérémonies nationales.

Ce que le combat de Djoudi révèle sur la transmission traumatique

Djoudi Bedar a grandi dans le silence imposé par la douleur parentale. Son père, qui ne savait ni lire ni écrire le français, a été contraint de signer un procès-verbal affirmant que sa fille s'était suicidée. Sa mère n'a jamais vraiment expliqué. Cette transmission fragmentée du trauma est précisément ce qui permet aux États de faire perdurer l'impunité : quand les familles se taisent, l'histoire se referme sur elle-même.

Ce mécanisme de silence forcé rappelle ce que les psychologues décrivent dans d'autres contextes comme la construction d'un faux self face à une vérité insupportable à assumer. Nier, taire, orienter le deuil vers un autre événement plus acceptable : ce sont des stratégies de survie qui coûtent cher aux générations suivantes.

Djoudi a mis des décennies à reconstituer ce qui s'était vraiment passé. Franchement, ce travail de mémoire individuel ne devrait pas reposer sur les épaules d'un frère devenu adulte. La reconnaissance officielle d'un crime d'État, par un vote au Parlement français, est la seule réponse à la hauteur de ce que des familles entières ont subi en silence depuis le 17 octobre 1961.

L'auteur

H

Harry

Rédaction de Le JSD.

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