Débrayages mouvement social : grève et blocages
Un groupe Telegram baptisé Les Essentiels France, comptant à peine 200 membres le 21 mai, a lancé une phrase qui allait faire boule de neige : « Le 10 septembre, la France s'arrête. » Trois mois plus tard, les Renseignements français estimaient à 100 000 le nombre de participants potentiels au mouvement « Bloquons tout ». Des débrayages aux blocages d'infrastructures, ce mouvement social illustre parfaitement la mécanique complexe des conflits collectifs, entre légalité, revendications et rapport de forces.
Débrayages et grèves : ce que dit vraiment la loi
Beaucoup confondent débrayage et grève. C'est pourtant la même chose aux yeux de la Cour de cassation : un arrêt de travail collectif et concerté, même de très courte durée, forme une grève dès lors qu'il soutient des revendications professionnelles. La durée ne change rien. Une minute d'arrêt vaut autant juridiquement que plusieurs semaines.
Pour qu'un débrayage soit licite, trois critères doivent impérativement être réunis :
- Une cessation totale du travail (ni travail au ralenti, ni inexécution partielle d'obligations)
- Une concertation préalable des salariés, même spontanée
- Des revendications de nature professionnelle : salaires, conditions de travail, protection de l'emploi
Dans le secteur privé, aucun préavis n'est légalement requis. La grève surprise est licite. L'employeur doit simplement avoir eu connaissance des revendications au préalable, peu importe le canal. Des revendications écrites restent préférables, comme le rappelle la jurisprudence issue d'un arrêt du 19 novembre 1996. Un conseil pratique : dépointer et repointer lors du débrayage pour disposer d'une preuve exacte du temps d'arrêt. Si les salariés s'arrêtent 30 minutes, l'employeur ne peut retenir que l'équivalent de cette demi-heure sur le salaire, pas davantage.
Les débrayages répétés de courte durée restent licites, sauf s'ils révèlent une volonté délibérée de désorganiser l'entreprise, selon la Cour de cassation (arrêt du 10 juillet 1991). La frontière est mince, et les juges l'apprécient au cas par cas.
Un mouvement social fragmenté mais puissant : syndicats, blocages et convergences
Le 10 septembre 2025 ne ressemble à aucun mouvement social classique. Son origine est hybride : d'anciens Gilets jaunes, des militants de La France Insoumise, des syndicalistes de la CGT et du syndicat Solidaires, auxquels s'est ajoutée la Confédération paysanne, troisième syndicat agricole français. Son porte-parole Thomas Gibert a clairement assumé : « On se sent entièrement légitime à participer à ce mouvement, en convergence avec l'ensemble des colères qui s'agrègent autour de cette date. »
La CFDT et Force Ouvrière ont refusé de rejoindre ce mouvement. Une fracture syndicale révélatrice des tensions internes sur la stratégie à adopter face au projet de Budget 2026 présenté par François Bayrou le 15 juillet. La suppression de deux jours fériés, les coupes dans la santé, l'éducation et la justice ont mis le feu aux poudres.
Voici un aperçu des appels à la grève dans les transports pour cette période :
| Syndicat | Secteur | Date d'appel |
|---|---|---|
| CGT-Cheminots / SUD-Rail | Transport ferroviaire | 10 septembre |
| CGT-Cheminots / Unsa ferroviaire / CFDT-Cheminots | Transport ferroviaire | 18 septembre |
| La Base | RER (région parisienne) | 10 septembre |
| CGT TBM | Transports Bordeaux | 9 sept. 3h au 1er oct. 3h |
| SUD Aérien / CGT Air France | Transport aérien | 10 septembre |
Des rassemblements sont prévus à Saint-Denis, Versailles, aux Quinconces à Bordeaux, à Pau place Royale, ainsi qu'à Sarlat et dans plusieurs villes de Dordogne. Le mouvement pourrait même démarrer dès le soir du 8 septembre, avec des rassemblements informels autour du vote de confiance à l'Assemblée. L'Union syndicale lycéenne et le député Louis Boyard ont appelé lycées et universités à rejoindre la mobilisation. Une mobilisation intersyndicale complémentaire est programmée le 18 septembre, ciblant spécifiquement les politiques d'austérité budgétaire.
Comment l'employeur gère un conflit collectif qui s'installe
Face à une grève qui dure, les marges de manœuvre de l'employeur sont plus étroites qu'on ne le croit. Recruter des intérimaires ou des CDD pour remplacer les grévistes est strictement interdit, comme le précise l'article L. 1225-10 du Code du travail, confirmé par la Cour de cassation en 2011. Même les intérimaires déjà présents dans l'entreprise ne peuvent pas être réaffectés à ces postes.
L'employeur peut en revanche réorganiser les non-grévistes : heures supplémentaires, tâches de maintenance, formations du plan de formation, planification administrative. Il peut également présenter des JRTT collectifs imposés, mais les JRTT individuels nécessitent l'accord exprès des salariés concernés, selon un arrêt de 2015. Pour les congés payés, le délai de préavis d'un mois s'impose normalement, et la grève ne constitue pas une « circonstance unique » permettant de le court-circuiter, sauf si l'employeur prouve avoir épuisé toutes les autres options.
Le chômage technique reste une mesure de dernier recours. Il exige la preuve d'une paralysie effective de l'entreprise, l'impossibilité réelle de fournir du travail aux non-grévistes, et la démonstration que toutes les alternatives ont été tentées. Une grève prolongée au-delà de trois jours peut ouvrir la voie à une demande d'activité partielle, mais uniquement sur décision du ministre chargé de l'emploi. Le Comité Social et Économique doit être consulté à chaque étape significative du conflit.
Le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau a mobilisé l'ensemble des effectifs de police nationale pour le 10 septembre, congés annulés. Le syndicat de la magistrature a publié un guide du manifestant arrêté, largement relayé dans les groupes de discussion. La France avait déjà été critiquée par l'ONU pour ses approches policières lors des crises des Gilets jaunes et des manifestations suivant la mort de Nahel. Avec l'arrivée de Sébastien Lecornu à Matignon, la trajectoire du mouvement social ne semble pas devoir s'infléchir de sitôt.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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