Centre Tawhid prend ses distances : explications
Le mot "tawhid" désigne, en arabe, l'unicité divine, pierre angulaire de l'islam. Mais ce terme, fondamentalement pacifique, peut être détourné, instrumentalisé, ou simplement mal compris. Quand une institution ou un mouvement "prend ses distances avec le Tawhid", il ne rejette pas nécessairement ce principe : il refuse souvent une lecture rigidifiée qui en trahit le sens originel. Voici pourquoi cette prise de recul mérite qu'on s'y arrête sérieusement.
Le Tawhid, un principe de paix devenu source d'angoisse ?
Historiquement, le Tawhid n'avait rien d'anxiogène. Sa vocation première était d'unifier les tribus d'Arabie préislamique autour d'une soumission commune à un seul Dieu, mettant fin aux guerres tribales que se livraient les clans pour imposer leurs propres idoles. La racine arabe slm, présente à la fois dans "salam" (paix) et dans "islam", dit tout de cette ambition fondatrice. Le Tawhid devait aussi consolider les liens avec les "Gens du Livre", juifs et chrétiens. Une doctrine de rassemblement, donc. Pas d'exclusion.
Pourtant, des témoignages recueillis auprès de jeunes condamnés pour des faits liés à la radicalisation dressent un tableau radicalement différent. Une jeune femme de 34 ans, issue d'une famille musulmane, condamnée pour participation à une entreprise terroriste, décrit comment le concept de Taghout (ce qui est adoré en dehors de Dieu) était utilisé comme un fourre-tout : tout ce qui éloignerait de Dieu y était inclus, rendant l'existence quotidienne insupportable. Le Tawhid, dans cette version déformée, n'unissait plus. Il coupait.
Une autre jeune femme, issue d'une famille athée de classe moyenne et condamnée pour apologie du terrorisme, décrit comment elle s'interdisait de sortir par crainte de rater l'heure de la prière. Elle avait brûlé rideaux, tentures et photos, persuadée que Dieu pourrait lui en tenir rigueur. Ce n'est plus de la foi : c'est de la terreur psychologique habillée en théologie.
Les travaux du sociologue Gérard Bronner éclairent ce mécanisme : l'essence de la vie sociale repose sur la confiance entre individus. Une interprétation rigidifiée du Tawhid et du Shirk (l'associationnisme) dynamite précisément cette confiance, coupant le croyant de son entourage, de ses loisirs, de ses contrats de travail. Certains jeunes refusaient même de signer un contrat EDF, estimant que cela revenait à placer les élus au même niveau que Dieu.
Radicalisation : comment le discours détourne les concepts islamiques
Le processus de radicalisation ne surgit pas du néant. Il s'appuie sur une approche émotionnelle systématiquement anxiogène, relayée par des vidéos et des propos d'individus eux-mêmes radicalisés. Le sentiment de discrimination apparaît dans tous les témoignages, qu'ils émanent de salafistes piétistes ou de sympathisants djihadistes. Et ce sentiment ne vient pas seulement du vécu personnel : il est construit, entretenu, amplifié par le groupe.
Les informations diffusées mêlent faits réels et intox, en s'appuyant sur des dysfonctionnements sociaux et politiques avérés pour introduire des théories complotistes. Parmi elles : des sociétés secrètes hébergées en Israël, dont les Illuminati constitueraient le sommet, auraient compris que seul "le vrai islam" pouvait les menacer, et sèmeraient des signes subliminaux pour en éloigner les musulmans.
Trois concepts théologiques sont alors détournés pour renforcer l'isolement :
- Le Tawhid (unicité divine), transformé en grille d'exclusion radicale
- Le Shirk (associationnisme), utilisé pour qualifier comme idolâtrie toute relation sociale ordinaire
- Le principe Al Wala Wal Barra (loyauté et désaveu), présenté comme une obligation de rupture avec toute société non islamique
Résultat concret : des jeunes qui refusent d'aller dans des magasins courants, des transports en commun, des lieux touristiques. Qui ne peuvent regarder un match de football sans angoisser à l'idée de s'identifier à un joueur. Le tout, au nom d'une lecture du Tawhid qui n'a plus rien à voir avec ses fondements historiques.
La mosquée Tawhid de Saint-Denis : réouverture après trois ans de fermeture
La mosquée Tawhid, située dans le centre-ville de Saint-Denis, a rouvert ses portes le vendredi 1er avril, après trois années de fermeture. La fermeture remontait à 2018 : la commission de sécurité avait relevé des issues de secours non conformes et une installation électrique défaillante. Entre-temps, les fidèles s'étaient retrouvés dans le gymnase Maurice Bacquet, via un contrat de location signé avec la mairie dès novembre 2019.
La rénovation a coûté plusieurs centaines de milliers d'euros. L'association Trait d'union, qui gère le lieu, a salué le soutien de la mairie de Saint-Denis et de la préfecture de Seine-Saint-Denis, ainsi que celui des donateurs et bénévoles. Une bonne nouvelle, mais avec une contrainte : la capacité d'accueil passe de 2 500 à 900 personnes. Les responsables ferment désormais le portail dès que ce seuil est atteint.
| Indicateur | Avant rénovation | Après rénovation |
|---|---|---|
| Capacité d'accueil | 2 500 personnes | 900 personnes |
| Statut | Fermée (depuis 2018) | Rouverte (1er avril) |
| Lieu de prière alternatif | Gymnase Maurice Bacquet (dès nov. 2019) | Non nécessaire |
La mosquée Bilal, autre lieu de culte de Saint-Denis, situé cité de Stalingrad et accueillant jusqu'à 500 fidèles, reste quant à elle en travaux. Sa réouverture n'est pas encore confirmée.
Décrypter le Tawhid au niveau académique pour mieux comprendre ses enjeux
Pour contrebalancer les lectures déformées, la recherche académique apporte un éclairage indispensable. Une journée d'études consacrée au sujet s'est tenue le 22 novembre à la MMSH (Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme) d'Aix-en-Provence, dans le cadre du projet d'excellence IFI (bourses 2022) intitulé "L'Un divin et ses multiples : des modèles du tawḥīd entre philosophie, chiisme et soufisme", dirigé par Olga Lizzini (Aix-Marseille Université).
De 9h00 à 18h30, des chercheurs de renom ont croisé leurs approches : Cecilia Martini (Université de Padoue), Jawdath Jabbour (CNRS, TDMAM), Maxime Delpierre, Gregory Vandamme (UCL, Louvain), Fârès Gillion (Aix-Marseille Université / IREMAM), Daniel De Smet (CNRS, LEM, Paris / KU Leuven) et Mathieu Terrier (CNRS, LEM, IISMM). Leur terrain commun : les modèles d'unicité divine élaborés entre le 10e et le 17e siècle, couvrant l'émanatisme, l'apophatisme et le monisme ontologique dans la falsafa, la mystique et le chiisme.
Cette approche pluridisciplinaire montre que le Tawhid n'a jamais été un concept figé ni univoque. Le prendre au sérieux, c'est précisément refuser de le réduire à un outil de rupture sociale. Franchement, c'est cette lecture-là qui devrait circuler, pas les vidéos anxiogènes qui en font une source d'angoisse permanente pour des jeunes en quête de sens.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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