Artiste tombe marmite : la performance folle
Le 29 juillet 2024, un homme vêtu entièrement de blanc surgit dans le cimetière d'Auvers-sur-Oise, bêche en main, et commence à creuser autour de la tombe de Vincent van Gogh. Vingt minutes plus tard, la gendarmerie le plaque au sol. Entre-temps, il a atteint 70 à 80 centimètres de profondeur et crié « Artiste, lève-toi ! » devant des touristes sidérés. Cette scène, filmée et diffusée massivement sur les réseaux sociaux, s'appelle une performance artistique. Beaucoup y voient surtout une violation de sépulture.
Une provocation calculée sur la tombe d'un génie oublié
Alexei Kuzmich, performeur biélorusse de 36 ans, a choisi cette date précise : l'anniversaire de la mort de Van Gogh, décédé en 1890 et enterré là avec son frère Théo van Gogh, sous un tapis de lierre et de tournesols. Rien n'est laissé au hasard. Sa performance, baptisée Renaissance, consiste à déposer un réveil sur la tombe tout en déclarant en anglais, avec un fort accent slave : « Je n'arrive pas à vivre dans un monde où les artistes ont disparu. Mais aujourd'hui, tout va changer. L'artiste revient ! »
Le photographe Jan Schmidt-Whitley, présent ce jour-là, a expliqué que l'action visait à « interpeller la communauté artistique sur la vacuité de l'art contemporain, où l'on ne crée plus pour créer mais pour répondre à des commandes de grandes institutions ». Kuzmich se revendique de l'actionnisme viennois, courant né dans les années 1960 autour de figures comme Hermann Nitsch, connu pour ses performances corporelles radicales et souvent choquantes.
Pour autant, creuser une sépulture classée n'est pas un geste anodin. La question que beaucoup ont posée sur les réseaux sociaux mérite d'être posée franchement : en quoi violer une tombe constitue-t-il un acte artistique plutôt qu'une simple atteinte à la mémoire des morts ? L'actionnisme viennois pousse ses adeptes à transgresser les limites du corps et du social, mais il ne fournit aucune immunité juridique. Kuzmich le savait probablement. Vingt minutes après le début de l'action, la gendarmerie est intervenue.
Le 31 juillet, il comparaissait en comparution immédiate devant le tribunal de Pontoise. Résultat : un mois de prison avec sursis, 3 000 euros d'amende dont la moitié avec sursis, et une obligation de quitter le territoire français. Il a été transféré au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot, en Seine-et-Marne, en attente d'expulsion. Jean-Pierre Oberti, adjoint en charge du cadre de vie à la mairie d'Auvers-sur-Oise, a commenté laconiquement la scène : « Heureusement, les fleurs n'ont pas été touchées. »
Un homme pris entre deux feux : la justice française et le KGB biélorusse
Renvoyer Alexei Kuzmich en Biélorussie n'est pas une option anodine. L'homme est recherché par le KGB biélorusse depuis une action menée en 2020 dans un bureau de vote pour dénoncer les élections truquées du président Alexandre Loukachenko. Il a été arrêté, incarcéré, et violemment battu. Rentrer dans son pays, c'est risquer sa vie.
Sa trajectoire illustre une contradiction douloureuse. Il n'avait pas déposé de demande d'asile en France, selon la préfecture du Val-d'Oise. Ce détail change tout : sans statut de réfugié reconnu, il ne bénéficiait d'aucune protection légale contre l'expulsion. En avril 2021, il avait déjà attiré l'attention des autorités françaises en se présentant devant l'Élysée avec un faux cocktail Molotov, déclarant vouloir « accomplir une révolution » dans un pays qu'il accusait de « frayer avec le fascisme ». Cette action lui avait valu d'être fiché S.
Voici les principales étapes judiciaires et administratives qui ont suivi la performance du 29 juillet 2024 :
- Interpellation par la gendarmerie après environ 20 minutes d'action dans le cimetière
- Placement en détention immédiate
- Comparution immédiate au tribunal de Pontoise le 31 juillet 2024
- Condamnation à 1 mois de prison avec sursis et 3 000 euros d'amende
- Prononcé d'une OQTF et transfert au centre de rétention du Mesnil-Amelot
Le paradoxe est saisissant : expulsé vers une Biélorussie où il risque la mort, condamné en France pour avoir crié que les artistes devaient revivre. Son père, artiste lui aussi, avait été empêché de créer par le régime soviétique. La trajectoire familiale pèse lourd dans la compréhension de sa démarche.
L'ombre de Piotr Pavlenski sur toute cette affaire
On ne peut pas parler de Kuzmich sans mentionner son ami Piotr Pavlenski, performeur russe né en 1984, réfugié politique en France depuis 2017. Pavlenski est l'un des actionnistes les plus radicaux et les plus controversés de sa génération. En 2012, il s'est cousu les lèvres en soutien aux Pussy Riot. En 2013, il a cloué ses testicules sur la place Rouge à Moscou. Ces gestes lui ont valu une reconnaissance internationale dans les milieux de l'art militant.
| Artiste | Action marquante | Date | Conséquences |
|---|---|---|---|
| Piotr Pavlenski | Lèvres cousues (soutien Pussy Riot) | 2012 | Arrestation en Russie |
| Piotr Pavlenski | Testicules cloués, place Rouge | 2013 | Arrestation, procès |
| Piotr Pavlenski | Incendie Banque de France, Paris | 2017 | Prison ferme, amendes |
| Alexei Kuzmich | Fouille de la tombe de Van Gogh | 2024 | Sursis, amende, OQTF |
Pavlenski a aussi défrayé la chronique en France pour avoir diffusé des vidéos sexuelles impliquant l'homme politique Benjamin Griveaux, ce qui lui a valu condamnation mais pas d'expulsion. Son ex-compagne, Oksana Chaliguina, a déclaré en 2021 qu'il l'aurait violée et torturée. La comédienne russe Anastasia Slonina l'avait déjà accusé d'agression sexuelle en 2016, ce qu'il nie.
La proximité entre Kuzmich et Pavlenski invite à une question sérieuse : le radicalisme performatif entretient-il une culture où la transgression devient une fin en soi, indépendamment des conséquences humaines ? Pour moi, la réponse n'est pas simple. Mais elle mérite d'être posée sans complaisance, surtout quand des sépultures sont creusées et des femmes blessées.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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