En ville

Une atmosphère de mauvais rêve hantée par le crack…

Un terrain vague au voisinage de la rue Brise-Échalas, un autre longeant la rue Charles-Michels… Depuis des mois, des toxicomanes se retrouvent là. Pas loin, près de la gare, le bus d’Aides 93, est leur bouée de sauvetage.

Sur le terrain vague, entre canal et voie ferrée, un homme accroupi, briquet à la main, fouille longuement parmi les herbes folles. Il se relève un instant, le regard voilé, le nez perlant de sueur. De l’autre berge, montent les appels véhéments d’une jeune femme. Comme si celui qu’elle cherche éperdument venait de se volatiliser dans la nature. Un peu plus loin, c’est une silhouette fuyante, surgie de nulle part, qui escalade le pont de chemin de fer… Une atmosphère de mauvais rêve hantée par le crack. Voilà des mois que ce bout de territoire, au voisinage de la rue Brise-Échalas, est abandonné aux toxicomanes, les uns de passage, les autres échoués là dans des abris de fortune, qui sont aussi apparus dans le terrain vague longeant la rue Charles-Michels.
« Le crack, c’est comme une prison. La seule chose à faire, c’est d’arrêter toute seule. Quand on n’a pas d’entourage… C’est une drogue honteuse. » Devant le bus de l’association Aides 93, stationné à proximité de la gare, où elle est venue faire une pause, la jeune femme exprime à mi-mot la souffrance d’être privé de tout lien familial. « Faut arrêter les dealers. Quand y’a pas de drogue, y’a pas de toxicos », lâche, l’air exalté, le jeune homme qui l’accompagne. Des chaises et quelques tables, un accueil chaleureux, ils seraient de 40 à 70 chaque jour à fréquenter ce petit havre proposé par Aides, avec le renfort de cinq autres associations (1). « On les écoute. Ils vivent de mauvaises expériences et ont besoin de rompre leur solitude », raconte Audrey Leroy, permanente d’Aides 93. Mais la plupart ne s’attardent guère. Ils viennent chercher ici des kits, contenant préservatifs, matériel d’injection ou des pipes à crack, semblables aux doseurs d’alcool utilisés dans les bars, dont est ainsi encouragée l’utilisation individuelle. Les coupures, gerçures ou brûlures des lèvres occasionnées par les bouffées répétées sur les pipes brûlantes favorisant la transmission de l’hépatite C et du VIH, auxquelles les exposent aussi leurs injections d’héroïne. Avalés goulument, les petits gâteaux et sirops à l’eau ne suscitent pas moins de témoignages de reconnaissance. « Là, c’est presque de la survie, remarque John Bourgelas, autre permanent de Aides. Cet été, par 40°, ils buvaient l’eau du canal ! » D’où les trois points d’eau aménagés dans le quartier par la mairie. « On a aussi un référent à l’hôpital, où ils sont acheminés en cas de besoin », ajoute M. Bourgelas.
Voilà pour la réduction des risques, mission essentielle assurée cinq jours sur sept depuis début juillet. Autre objectif, « l’accompagnement dans les demandes d’accès aux soins, aux droits et à l’hébergement ». Une permanence sociale a été ainsi ouverte récemment à la mairie. Mais les demandeurs s’y font rares. Un local, plus proche, est donc recherché plus près de leurs lieux de prédilection. Mais « le crack est ce qui désocialise le plus », constatent les permanents de Aides. Élaboré à partir de cocaïne, mélangé à du bicarbonate ou de l’ammoniac, « le produit créé un état de tension très forte qui provoque un comportement d’excitation. C’est le syndrome de la poule, où on scrute par terre comme une poule qui picore. Ce sont des râles, des gesticulations… », remarque Pierre Leyrit, responsable de la Coordination toxicomanies 18, qui participe à la cellule de veille de la ville (voir ci-contre).
« Quand un héroïnomane se fait une “bonne” injection, on n’en entend plus parler pendant 24 heures. Mais quand on commence avec le crack, on veut en prendre tout le temps. On est insatiable. » Conséquence, nombreux sont les usagers en grande précarité. L’activité la plus intense sur le marché du crack « correspond à la période de versement des minimas sociaux », observe encore Pierre Leyrit. « Tant qu’on a de l’argent, on achète. Après, c’est la prostitution, la rapine ou la solidarité ethnique. » En affectant « la partie émergée la plus précarisée de la population », constate-t-il en effet, « le crack touche à 70% des Africains et des Antillais ». Mais s’il peut y avoir une vie après le crack, comme le disent les permanents d’Aides, aucun produit de substitution n’existe encore pour aider à un sevrage.
Marylène Lenfant
(1) Associations Gaïa, Médecins du Monde, Charonne, La Terrasse et Coordination Toxicomanies.


Éclairage
Des habitants déterminés à rester

« On a réussi à constituer un réseau pour redynamiser ce quartier, qui en vaut la peine », explique Sophie Durand, militante associative bien connue dans la ville. « Les habitants sont très attachants, il y a un esprit village. Je n’ai pas envie de partir, il y a quelque chose à faire ici », ajoute Samira, qui était l’autre principale instigatrice de la fête de quartier, le dimanche 14 septembre dans le square Brise-Échalas. Après une première initiative du genre le 19 juillet, en bordure du canal, ils étaient une soixantaine, plus de nombreux enfants s’ébattant dans une structure gonflable mise à disposition par la Ville, à se retrouver autour de grandes tablées pour déguster les crêpes préparées par Robert et Nicole, anciens restaurateurs très regrettés dans la rue Brise-Échalas. L’atmosphère chaleureuse, comme les propos sur le quartier, tranchaient avec les explosions de colère du mardi précédent à la réunion de démarche-quartier.
« C’est moins pire que cet été », constate-t-on d’abord en l’attribuant au travail d’Aides 93. Encore ébranlée par l’agression violente dont elle a été victime en août dans son immeuble, Claire n’en désigne pour auteur ni dealer, ni toxicomane. N’empêche qu’ajoutée à une délinquance qui n’épargne aucun quartier, leur présence vient renforcer l’inquiétude. « Il faut les voir quand ils tambourinent sur les portes pour rentrer dans les immeubles ! », s’exclame Gaston. Des tentatives d’intrusion, « pour se faire un shoot », ou, s’agissant de femmes, « trouver un coin intime pour se prostituer », plusieurs en rapportent. « Ils ne sont pas agressifs », dit Andrée qui parle d’une toxicomane trouvée « couchée sous les boîtes aux lettres ». Si les femmes, surtout, inspirent la pitié, tous disent aussi leur dégoût des préservatifs et seringues usagées laissées dans les halls, leur crainte des comportements imprévisibles, etc. Christophe résume les propositions présentées en juillet à la commissaire de police par une délégation d’habitants, conduite par le maire adjoint Stéphane Peu : recensement des « points noirs », projet de vidéosurveillance à la gare, présence policière régulière… Depuis, il constate « un peu plus de passages de la police ». « On espère aussi que l’habitat insalubre va être résorbé », insiste encore Sophie Durand. On attend des actes forts, lance-t-elle à l’adresse de la Ville.
M.L.

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