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A la Plaine
/ Un Espace pas si imaginaire que ça

Inauguré fin 2016, le tiers-lieu Espace Imaginaire accueille concrètement de multiples activités – théâtre, ressourcerie, coiffeur solidaire, potager, rucher… Cette terre de création résistera-t-elle à la construction d’un bâtiment pour le Cnam, qui l’amputera de moitié ?
12, rue de la Procession, se tient un lieu de solidarité et de création.  © DR
12, rue de la Procession, se tient un lieu de solidarité et de création. © DR

C’est une friche qui ne paie pas de mine et qui pourtant héberge bien des surprises. Au 12, rue de la Procession, se cache un écrin de solidarité comme on en voit rarement. Depuis son inauguration fin 2016, derrière les conteneurs qui délimitent son enceinte, l’Espace Imaginaire développe des activités multiples qui en font un lieu caméléon. S’y déroulent toute l’année des répétitions de théâtre, des ateliers de création, d’autoréparation de vélo et de cuisine et même des cours de français.

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La ressourcerie, le four à pain, le rucher, le coiffeur solidaire, le studio d’enregistrement en cours de construction et le potager (tous faits de matériaux de récupération bien sûr) donnent à la friche des allures de village hippie peuplé d’irréductibles bénévoles. Une soixantaine de membres actifs dans des associations comme Ayya, La Mauvaise École, LaGonflée ou encore Alors là. 
 

Annonce d’une réquisition en novembre

Cet ancrage local sur le quartier de la Plaine suffira-t-il à protéger l’Espace Imaginaire d’un avenir incertain ? Rien n’est moins sûr. Établi sur un terrain de 3000 m2, propriété de la Région Île-de-France, ce tiers-lieu va être amputé de près de la moitié de sa surface à l’automne prochain. En cause, la construction sur le terrain voisin, en l’occurrence un ancien parking, d’un bâtiment de recherche et d’enseignement pour le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).

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Ce nouvel édifice dont la réalisation a été confiée à la société Icade comportera six niveaux et des espaces extérieurs tels un parvis, une aire de livraison et des places de stationnement. En novembre dernier, l’annonce d’une réquisition de la friche est venue perturber l’équilibre déjà fragile de l’Espace Imaginaire. L’entreprise de construction prévoit en effet l’établissement d’un espace de stockage et l’installation d’une base de vie sur la parcelle occupée. Après une visite du lieu fin janvier, Icade a même estimé que les activités de l’Espace Imaginaire étaient tout simplement « incompatibles avec la conduite du chantier, confie Michel, le secrétaire de l’association Espace Imaginaire. Icade ne voulait pas nous donner de faux espoirs. Pour eux, il fallait partir. Ils voulaient s’établir sur toute la zone ».

Ce jeune Dionysien, habitant de la Plaine, est en charge également du four à pain. Il était l’un des premiers membres de l’association type 1901 constituée après le départ il y a un an de Mains d’Œuvres qui avait initialement remporté l’appel d’offres. « En 2016, Mains d’Œuvres avait signé une convention d’occupation à titre gratuit pour une durée de deux ans. Malgré leur départ, cette convention a été renouvelée de manière tacite. Puis, selon l’ancienne coordinatrice de Mains d’Œuvres, la Ville de Saint-Denis et Plaine Commune allaient nous intégrer au PLUi [Plan local urbanisme intercommunal] comme espace vert à préserver », rappelle Michel.

« Le fait qu’une friche culturelle soit intégrée à un plan local d’urbanisme était une première », renchérit Estelle De Kerviliou, la trésorière de l’association. Mais fin 2019, la préfecture de Seine-Saint-Denis a émis un avis défavorable à cette intégration. « Cela tient au fait que ni Plaine Commune ni la Ville de Saint-Denis ne sont propriétaires du terrain, ce qui aurait conduit à un recours juridique de la part de la Région », précise quant à lui Martin Rault, directeur de quartier de la Plaine et qui suit le dossier depuis le début. Il fait l’intermédiaire entre les institutions et l’association.
 

« Un lieu à l’écoute du quartier »

Cette non-intégration au PLUi a donc été un coup dur et a mis en doute la pérennité du tiers-lieu. « La Ville a l’ambition de pérenniser les activités de l’Espace Imaginaire. Mais à long terme, ce ne sera pas forcément sur l’ensemble de la parcelle. Nous allons adresser un courrier à la Région pour demander que l’activité soit la plus préservée possible », poursuit M. Rault. Pour lui, le rayonnement culturel de l’Espace Imaginaire sur le quartier n’est plus à démontrer avec la tenue de spectacles de la compagnie Hoc Momento et même du TGP, la Croisière sur la Plaine en juin, le carnaval du Landykadi (fin février) … Cet atout, il faudra le préserver.

« Si on ne permet pas aux jeunes d’avoir un lieu où se réunir, on se rate complètement. Notre espace avant-gardiste doit être protégé », opine Estelle de Kerviliou qui espère que les candidats aux municipales s’empareront de la question. « C’est un lieu qui est à l’écoute du quartier, reprend Marion Boespflug, doctorante en géographie. L’aspect cosmopolite, l’implication des habitants et leur travail sur une gouvernance collégiale du lieu sont quelque chose de rares pour les tiers-lieux. »

« Avec les ambitions de gentrification et de profits, on observe dans d’autres tiers-lieux que la mixité sociale et culturelle s’effrite souvent avec le temps », fait remarquer quant à elle Sofia, Dionysienne arrivée il y a trois mois dans l’association et qui a réalisé son master sur les tiers-lieux justement. Même si la Ville de Saint-Denis et Plaine Commune bataillent pour rendre pérennes les activités de l’Espace Imaginaire, le contexte des municipales gèle les négociations. « Il y a des chances pour que ce stand-by puisse profiter à la Région », craint Marion Boespflug.

Pour l’heure, Icade a mené des analyses géo-structurelles sur la parcelle pour déceler du gypse, un minéral friable au contact de l’eau et qui pourrait empêcher certaines opérations de construction. Affaire à suivre… En attendant, l’Espace Imaginaire reste ouvert à tous les élans de solidarité.

Maxime Longuet

Les ateliers sont à suivre via Facebook : Espace Imaginaire

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Saint-Denis et ses friches municipales et privées, abandonnées ou investies, en attente d'augmentation du foncier, surtout. "Saint-Denis en friche", pour un grand programme en béton armé.
Sinon un grand parc à la Plaine Saint-Denis, accessible à tous les habitants pour pouvoir se promener en paix, assainir l'air pollué par la circulation automobile qui n'a cessé de s'intensifier avec la construction de centaines de milliers de mètres carrés de bureaux, c'est pour quand ?