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Documentaire
/ Reg'Arts Dionysiens fait slamer l'Histoire

Le 6 décembre, le cinéma l’Ecran projetait Reg’Arts Dionysiens, un documentaire sur l’enseignement de l’histoire coloniale à l’école porté par 16 élèves du collège Henri Barbusse. Le film a été suivi d'un débat.
Sherine Soliman, professeur de français au collège Henri Barbusse (au milieu sur la photo) et les élèves du collège Henri-Barbusse qui ont participé au film.
Sherine Soliman, professeur de français au collège Henri Barbusse (au milieu sur la photo) et les élèves du collège Henri-Barbusse qui ont participé au film.

Face caméra, Siga, Sherine, Rayan, Meïmouna, Kibel, Inès ou encore Swann racontent et décortiquent en slam leur propre vision de l’Histoire de la France. Celle qui n’est pas ou peu visible dans les manuels scolaires. Nous sommes à la deuxième partie de Reg’arts Dionysiens. L’histoire coloniale est parcourue à travers « un long travail d’écriture rimée » qui à l’écran laisse entrevoir le langage poétique de ces jeunes Dionysiens plein de fougue. Saint-Denis, leur ville est d’ailleurs mise en lumière dans la première partie de ce film documentaire réalisé par Anthony Francin et pensé par Sherine Soliman, professeur de Français au collège Henri Barbusse, responsable du projet pédagogique. 

Les bavures policières, la violence, la religion, les quartiers, l’école, la famille, les hobbies… Chacun des 16 élèves qui ont participé au projet exposent leur vision de la ville des Rois de France, leur manière de l'arpenter, de l'aborder, de la juger. Le tout, avec une fraîcheur assumée, et sans clichés ni fantasmes. Des personnalités se détachent : celle de la jeune Siga, Française et Malienne, né aux États-Unis. Le jour de la projection, la désormais lycéenne a pris la parole avec aise et a répondu aux questions du public venu en nombre. Elle est notamment revenue sur la genèse du projet et sur la collaboration avec « M. Soliman, notre prof de français préféré ». Ce dernier a dit utiliser « beaucoup de liberté pédagogique » dans sa façon d’enseigner. « Je fais découvrir d’autres auteurs à mes élèves comme Aimé Césaire ou Maya Angelou ». 

Sherine, autre ancienne élève de Barbusse ayant participé au documentaire a souligné : « Ce projet est un travail collectif. On formait une sorte de club d’écriture ». Tous les mercredis après-midi, les élèves se réunissaient pour écrire ensemble sur Rosa Parks, Toussaint Louverture, Malcom X, Kunta Kinté… Des personnages historiques qui sont convoqués dans leurs textes slamés et rimés. Il y est aussi question d’esclavage, de racisme, de « ce que l’Europe fit à l’Afrique », des « Amérindiens génocidés ».
 

« Battez-vous pour que l’histoire coloniale intègre l’histoire nationale »

La projection de Reg’arts Dionysiens était suivie d’un débat sur l’enseignement de l’histoire coloniale à l’école, en présence de Laurence de Cock, historienne, Françoise Vergès, politologue et militante féministe ainsi qu'Omar Slaouti, professeur à Argenteuil. « L’histoire, c’est un combustible, ce film nous a donné la pêche, une certaine dignité », a affirmé Laurence de Cock. L’historienne a exhorté les jeunes à se battre « pour que l’histoire coloniale intègre l’histoire nationale ».

Pour Françoise Vergès qui a grandi à la Réunion, tout l’enjeu du film est de savoir « comment saisir l’histoire et comment en parler ». Et d’interroger : « Pourquoi la révolution haïtienne a si peu de place dans l’Histoire ? Tout se passe comme si elle n’avait pas d’importance concernant la question des droits humains ». Quant à Omar Slaouti, qui a félicité les élèves sur ce documentaire aux antipodes des films narrant la banlieue comme « un voyage en terre inconnue », Reg’arts Dionysiens « n’est pas seulement une lecture sur l’Histoire mais aussi sur la dignité ». Dignité, le mot est revenu à plusieurs reprises lors de la soirée qui a réuni parents d’élèves, collégiens, professeurs, responsables associatifs... Dédié à Fatima Bédar, l'une des nombreuses victimes de la répression du 17 octobre 1961, le documentaire explore avec subtilité la façon dont le passé nourrit le présent, l'imprègne. « Comment comprendre notre présent sans perspective historique sur notre passé collectif ? » questionne le synopsis du documentaire. Une des réponses est sans doute à trouver dans ce travail d'art oratoire offert par ces jeunes Dionysiens.

Yslande Bossé