Portrait

Margaux Ezkenazi et Alice Carré
/ Qui se ressemble s’assemble

En duo. Le spectacle de ces deux jeunes Dionysiennes, Et le cœur fume encore, est à voir jusqu’au 20 décembre au TGP. Une pièce forte, conçue par des jeunes femmes complices au regard clairvoyant et captivant sur l’histoire.
Margaux Ezkenazi et Alice Carré © Yann Mambert
Margaux Ezkenazi et Alice Carré © Yann Mambert

L’une fait du théâtre, l’autre aussi. L’une vit à Saint-Denis, l’autre aussi, quartier Gare, dans le même immeuble. Mais pas au même étage. Et toutes deux investissent la scène du Théâtre Gérard-Philipe avec un spectacle de grande qualité et porteur de sens sur hier et aujourd’hui, Et le Cœur fume encore, qui porte sur la mémoire et les oublis de la guerre d’Algérie. Un spectacle qu’elles ont pensé, écrit et mis en scène ensemble, avec leur compagnie, Nova, et qui est le deuxième volet d’un diptyque intitulé Écrire en pays dominé.

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Parallèlement aux représentations du TGP, le premier volet, Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre, tourne jusqu’en mars 2020 dans les lycées d’Île-de-France avec le TGP. Si Margaux Eskenazi fut la première à ressentir la passion du théâtre, toute petite, Alice Carré fut, elle, la première à connaître Saint-Denis, toute petite aussi. « J’y ai vécu mes premiers mois car ma mère était dionysienne et par la suite j’y allais souvent en vacances dans la famille », sourit-elle. Elle a ensuite vécu son enfance et son adolescence dans l’Essonne. Sa maman étant comédienne amateure au répertoire plutôt classique, Alice assistait souvent aux répétitions. « Ça me fascinait, mais mon désir d’en faire ma vie est venu plus tard », confie-t-elle.

Après le baccalauréat, elle entre en hypokhâgne, classe préparatoire littéraire, option théâtre. « J’ai alors rencontré un prof helléniste génial qui m’a donné la passion des tragédies grecques. Par conséquent, comme j’avais la volonté de travailler dans le domaine des arts, je me suis dirigée vers le théâtre », se souvient-elle. Très vite, elle monte un spectacle, suit un stage avec Christian Schiaretti au TNP de Villeurbanne tout en poursuivant son parcours universitaire qui se clôturera par une thèse sur les espaces vides et la scénographie contemporaine. Dès lors, Alice fera de multiples rencontres avec des artistes africains, théâtrales mais aussi politiques, notamment sur les rapports entre l’Europe et l’Afrique. Un jour, elle se présente à un concours de mise en scène à Lyon... 
 

« La mise en scène me passionnait »

Toute petite, donc, Margaux Eskenazi voulait faire du théâtre. Elle a grandi à Paris, dans le XIXe arrondissement, puis aux Lilas. « Durant toute mon enfance et mon adolescence, j’ai suivi des cours de théâtre. Mais sans forcément avoir le désir d’être comédienne. C’est la question de la mise en scène qui me passionnait », dit-elle. Après un bac option théâtre, elle aussi entre en hypokhâgne, toujours option théâtre, puis obtient un Master 2 en études... théâtrales. En 2007, elle monte la compagnie Nova, à l’époque une compagnie étudiante. Elle met en scène plusieurs spectacles, en parallèle intègre le comité de lecture du Théâtre du Rond-Point et devient assistante metteure en scène. Puis son désir l’amène à découvrir et à travailler avec des compagnies d’Outre-mer et donc à découvrir des auteurs hors de la France métropolitaine. Elle intègre le Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris pour lequel elle présente une maquette de sortie en forme de spectacle sur la pensée de la négritude. Un jour, elle se présente à un concours de mise en scène à Lyon...

Saint-Denis, un vrai choix de vie

« C’est là que nous nous sommes rencontrées ! Nous avons été recalées et ça nous a rapprochées, disent-elles en riant. Nous nous sommes dit : on va leur montrer. » Et c’est comme ça que l’aventure a débuté... Elles plongent ensemble, fondent un projet commun, portées par un désir viscéral de théâtre et l’envie de travailler sur l’histoire, la colonisation ou plutôt l’amnésie coloniale. La mémoire et l’oubli. C’est ainsi que sont nés Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre, puis Et le cœur fume encore.

« Nous voulions en finir avec les auteurs hommes, blancs et morts ! Et nous voulons créer des spectacles pensés dans et pour un territoire. » Ce territoire, elles l’ont choisi. C’est d’abord Margaux qui est arrivée à Saint-Denis, en 2017. « Je voulais vivre dans le 93 », dit-elle. Puis Alice, quelque temps plus tard, a trouvé un appartement, à Saint-Denis. Dans le même immeuble, mais pas au même étage. Elles en rient encore. Margaux, alors qu’elle attend son premier enfant, profite de la vie de quartier. « C’est une vraie ville, complexe, avec son autonomie, son indépendance », s’écrie-t-elle.

Alice enchérit : « Il y a ici des espaces de résistance, des lieux de culture. C’est une ville qui bouge, qui est obligée d’inventer devant l’urgence de la situation. » C’était pour elles une nécessité de jouer Et le cœur fume encore à Saint-Denis, ce spectacle créé à Mantes-la-Jolie, puis au Studio Théâtre de Stains. « D’ailleurs, les paroles de militants FLN que nous avons recueillies pour le spectacle viennent d’ici », révèlent-elles, comme pour confirmer cette volonté constitutive de leur travail de s’ancrer ici, là où elles vivent, là où le cœur de Saint-Denis fume encore.

Benoît Lagarrigue