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Interview de la semaine
/ Mécanique de rue : ils créent leur emploi

Les géographes Marie Morelle et Sébastien Jacquot étudient depuis 2016 l’activité de mécaniciens de rue dans le sud de Plaine Commune. Gagnant la confiance des réparateurs, ils y ont mené une enquête de terrain pendant plus de deux ans. Ils étaient les invités de la Dionyversité pour une conférence-débat le 21 février à la bourse du travail.
Photo de Camille Millerand. Il a réalisé un reportage sur les garages de rue en 2015 à Aubervilliers
Photo de Camille Millerand. Il a réalisé un reportage sur les garages de rue en 2015 à Aubervilliers

Le JSD : Qui sont ces mécaniciens de rue que vous avez rencontrés ?

Sébastien Jacquot : Dans notre enquête, ce sont des hommes avec un parcours migratoire en grande partie originaire de Côte d’Ivoire et de pays limitrophes. C’est spécifique au terrain que nous avons étudié. Ce n’est pas représentatif de l’ensemble de cette activité en région parisienne et en France, où l’on retrouve des mécaniciens d’origines et nationalités multiples, et notamment des Français. Sur notre terrain, certains mécaniciens travaillent depuis longtemps, d’autres sont arrivés plus récemment. Ils ont entre 20 et 40 ans, voire sont plus âgés. Il y a différents types de compétences : on trouve des carrossiers, des mécaniciens et dans une moindre mesure des électriciens.

Marie Morelle : Dans leur pays d’origine, ils pouvaient déjà exercer leur métier parce qu’ils étaient dans la réparation ou le commerce de pièces détachées. D’autres ont découvert la mécanique en arrivant en France.

Le JSD : Est-ce que les mécaniciens que vous avez rencontrés vivent de leur activité ?

MM: Oui et non. Pour certains, c’est une activité transitoire. Ils ne vont pas gagner beaucoup d’argent. Ils vont plutôt faire des tâches de carrosserie. D’autres ont des compétences, mais ils disent que s’ils ont la possibilité de faire une formation ou un autre métier, ils saisiront cette opportunité. Parfois, ils sont déjà dans une logique de double activité. Enfin, d’autres mécaniciens sont dans une logique entrepreneuriale. Ils font valoir leur savoir-faire dans la réparation, la gestion de clientèle ou des pièces détachées. Pour eux, il y a un vrai projet derrière.

SJ : Dans tous les cas, c’est une activité physique difficile. C’est sept jours sur sept, du matin au coucher du soleil, hiver comme été. À chaque fois qu’on ne voyait pas un mécanicien sur les lieux, c’est parce qu’il était ailleurs en train de réparer.

Le JSD : Depuis combien de temps cette activité existe dans le sud de Plaine Commune?

SJ : On ne le sait pas précisément. Mais selon les témoignages recueillis, cela fait sans doute une vingtaine d’années, pas forcément au même endroit mais à proximité, dans le même périmètre.

Le JSD : Pourquoi la mécanique de rue s’est-elle développée à cet endroit ?  

SJ : Il y a deux raisons. D’abord, la désindustrialisation a produit des friches, et donc des espaces où l’on peut réparer, que personne ne va revendiquer ou surveiller à court terme, avantque cela change avec des nouvelles constructions. Il y a ensuite des populations avec des revenus limités, dans des quartiers souvent enclavés, qui dépendent de la voiture. Et la réparation dans un garage peut leur coûter cher. Nous avons donc des besoins et un espace qui permet de faire cette activité.

MM :À Roubaix, le collectif Rosa Bonheur a montré que la mécanique de rue s’est développée dans un contexte de fermetures d’usines et de chômage. Des personnes se sont alors servies de leurs compétences techniques et manuelles acquises dans l’industrie pour développer cette économie de service. Leur hypothèse est qu’au moment du déclin de l’emploi industriel, les gens ne restent pas passifs. Ils réutilisent leurs compétences pour vivre.

Le JSD : D’autres lieux de ce type existent-ils en région parisienne ? 

SJ : Oui, il y en a dans toute l’Île-de-France. Cela peut-être un ou plusieurs mécaniciens à un endroit, un habitant dans son quartier, un résident d’un habitat social sur son parking, etc. Cette activité existe aussi à Marseille, à Strasbourg, à Nantes, à Roubaix. On a aussi vu des travaux en Italie et aux États-Unis. C’est un phénomène qui touche de nombreuses villes en Europe.

Le JSD : C’est une problématique très contemporaine.

MM : Il y a de plus en plus cet enjeu écologique, avec la volonté d’abandonner le diesel, d’interdire l’accès de vieux véhicules. Est-il légitime de réparer de vieux modèles polluants ? En même temps, les personnes des classes populaires sont dépendantes de la voiture parce qu’elles sont souvent dans des quartiers enclavés, travaillent à des horaires sans transports en commun. La voiture est parfois leur seule possession comme elles sont souvent locataires. Elles ne peuvent pas se payer une nouvelle voiture hybride ou électrique. Elles n’ont pas non plus les moyens de réparer leur véhicule dans les grandes enseignes, alors même que les petits garagistes tendent à disparaître. La mécanique de rue, c’est aussi de la récupération et du recyclage, donc moins déchets.

Le JSD : Pourquoi récusez-vous le terme de « mécanique sauvage » ?

SJ : Cette expression est souvent utilisée dans les médias et par les pouvoirs publics. Mais c’est péjoratif, presque « racialisant ». C’est une activité avec une organisation, des compétences, des savoir-faire, etc. Ce n’est pas juste un problème public. Certains pouvoirs publics l’ont en tête. Il n’y a pas de discours de reconnaissance ou de légalisation dans l’immédiat, mais il y a une prise de conscience que cette activité existe durablement. En effet, même si les forces de l’ordre interviennent, la mécanique de rue reste, se déplace éventuellement. Réprimer, faire partir, c’est une solution locale, mais ce n’est pas une solution politique à grande échelle.

Le JSD : Existe-t-il des réponses pour légaliser ces activités ?

MM : C’est encore à inventer. Des pistes sont maintenant envisagées. Il y a des différents projets, de garage solidaire, d’accompagnement à la création d’activité entrepreneuriale. Cela reste parcellaire, mais cela montre un changement de regards et la volonté de faire autrement.

SJ : Aucune activité n’est informelle en soi et pour toujours. C’est toujours par rapport à une règle. Attention, on ne dit pas qu’il faut déréguler. Mais on peut néanmoins imaginer de nouveaux dispositifs de reconnaissance et de formalisation.

Le JSD : En raison de nouvelles constructions, les espaces se raréfient pour ces mécaniciens. Où vont-ils aller ?  

MM : Sur notre terrain d’enquête, l’activité était assez massive. Il y aura sans doute un redéploiement par petits groupes. Les mécaniciens se déplaceront davantage auprès des clients. Ils iront plus loin. Cela ne se traduira pas par un abandon de l’activité. Cela posera sans doute des questions à d’autres pouvoirs publics et d’autres résidents.

Propos recueillis par Aziz Oguz

Réactions

Bonjour. Ce qui est intéressant avec ce genre de sociologue, c'est de légitimer le non respect de la loi. Personne ne parle de pollution de sol, des dangers de mauvaises réparation, de maintien du travail au noir et donc de baisse de droit à la santé, à la retraite et lorsqu'il y a des accidents....? J'ai l'impression que c'est limiter d'encourager l C'est comme avec les roms, ils ont droits de polluer l'air lorsqu'ils brûlent des palettes ou pour retirer du métal des déchets. Imaginez les fumées à coté d'une école... Non pas de cela à Saint Denis. Par contre, les habitants... Dés qu'il marche de travers ou qu'il ne stationne pas bien ou pire, une voiture qui pollue (dédicace à Cécile Ranguin), la c'est chaud pour lui. Et puis c'est bien connu à Saint Denis, les pauvres doivent rester pauvre... PS : une remarque je dis depuis longtemps mais les écolos sans cerveaux de la mairie ignorent mais dés qu'un sociologue le dit, cela passe bien. Je reprends les mots "En même temps, les personnes des classes populaires sont dépendantes de la voiture parce qu’elles sont souvent dans des quartiers enclavés, travaillent à des horaires sans transports en commun" Que fait la municipalité, elle ferme la ville à la voiture et donc aux personnes qui vivent dans les territoire enclavés. Merci les grands idéologues qui ont fait le grand centre ville piéton.
ils sont maîtres de conférence à Panthéon Sorbonne et il m'étonnerai grandement qu'ils habitent le coin. Peut-être également font-ils partie de ces chercheurs qui ont pétitionné pour que le Campus ne soit pas construit à Aubervilliers ? J'adore le fait qu'ils expriment que qualifier la mécanique de sauvage est forcement raciste (je vois déjà leur analogie. au-delà de cette vision angélique, ils polluent, abîment, insultent, envahissent l'espace public au détriment des habitants
Complètement lunaire cet entretien. Nos deux maîtres conférenciers de la Sorbonne vivent-ils à la Montjoie, dans les immeubles qui donnent sur cette activité bruyante et polluante, parcourent-ils au quotidien les trottoirs et routes à la circulation déphasée à cause du stationnement de leurs véhicules qui empêche toute continuité et fluidité du trafic ? Mais que vient faire le racisme là-dedans ? C'est nuisible, point barre !
Dans un entretien du 12 janvier 2017 à Libération, Patrick Braouezec président de l'EPT Plaine Commune semblait encourager la mécanique de rue. Si les réparations de rue sont dix fois coûteuses que celles réalisées dans un garage classique, elles présentent un risque. En cas d'accident, si les réparations n'ont pas été effectuées dans les règles de l'art, aucun assureur n'interviendra. Alors qui couvrira les sinistres ? Certainement pas les élus ni les chercheurs qui promeuvent cette activité.
Ces même sociologue vont nous expliquer que les brochettes de rue sont aussi un métier...MDR Viandes avariés, ou récupérer dans les poubelles après le passage de la police, Braouzec et sa clic était pour...On est bien dans l'ubérisation de la société, la médiocrité prôné par Macron et ses soutient au profit des grandes multinationales, pour payer les migrants qu'ils font venir au lance pierre. Ces même migrants à qui on spolie leur terre, ces terres riches en uranium (Niger), pétrole (Lybie), or (Mali)...etc Ces pays qu'on bombarde pour soit disant amené la démocratie et les droits de l'homme, au profit toujours de ce mêmes multinationales qui se gavent.
Bonjour, Suite aux réactions, je me permets d'apporter quelques précisions à propos de l'interview. Etant donné l'espace limitée dans le journal papier, j'ai dû couper des passages où les deux chercheurs parlent des préoccupations des habitants (dont certains sont d'ailleurs clients de ces mécaniciens). Les géographes se sont intéressés aux riverains qui parlent des problématiques engendrées par cette activité informelle dans l'espace public : encombrement des voies, des places de parking, déchets, huiles de vidange, etc. Ils ne nient ni la pollution, ni la gêne dans l'espace public. Cette interview n'est qu'un aperçu de leur travail. Cet entretien ne résume pas à lui tout seul tout le sujet sur la mécanique de rue. Pour poursuivre la compréhension du sujet, je vous invite à lire une série d'articles sur cette activité à Roubaix parus début 2018 dans la Voix du Nord. C'est très complet: https://fr.calameo.com/read/005385387cb5d1c043ccb Cordialement, Aziz Oguz
@aziz.oguz Donc si on comprends bien, vous encouragez le travail au noir à St-Denis... St-Denis n'est pas une zone de non droit, si vous et la clique municipale souhaitait le chaos sur St-Denis, moi je vous invite à déménager dans les pays en guerre où le chaos est la règle. Les Dionysien souhaite être des citoyens comme les autres et que leurs enfant ait les même chances que les autres et qu'il ne soit pas stigmatisé au non d'une idéologie entretenu et financé par les multinationales dont la gauche est l'idiot utile. Comme disait l'autre St-Denis est devenu la poubelle de la finance internationale. 2 - Qu'allez-vous donner comme argument au vrai garagiste et mécanicien qui paye impôt, taxe...pour faire ce travail????

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