En ville

Mobilisation lycéenne et universitaire
/ Les lycées et Paris 8 luttent sans repos

Les lycéens ont gagné une première victoire dans la bataille contre la réforme du bac Blanquer. Les trois lycées publics de la ville ont réussi, vendredi 31janvier, à obtenir le report des épreuves d’E3C au terme de trois jours de blocages. Du côté de l’enseignement supérieur, les AG se multiplient et la mobilisation s’intensifie avec l’entrée dans la danse des enseignants-chercheurs contre le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR).
Le 30 janvier, des lycéens de Paul-Eluard en assemblée générale à l'université Paris 8. © Yslande Bossé
Le 30 janvier, des lycéens de Paul-Eluard en assemblée générale à l'université Paris 8. © Yslande Bossé

Le terme de fiasco ne semble pas exagéré pour évoquer le déroulement des épreuves communes de contrôle continu (E3C). Les élèves de 1re générale et technologique étaient censés passer les épreuves d’histoire-géo, de langues vivantes et de mathématiques pour les voies technologiques de mi-janvier à fin février. Après trois jours de blocus (1) – les 28, 29 et 30 janvier – les lycées Suger, Paul-Éluard et Angela-Davis ont obtenu à la fin de la semaine un report des épreuves pour la rentrée des vacances scolaires. Les E3C, qui représentent 40 % de la note finale du bac, s’inscrivent dans le cadre de la réforme du baccalauréat qui ne passe pas auprès des élèves et des professeurs.

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« On n’est pas du tout préparé », témoigne Léa, élève en 1re générale à Paul-Éluard. La liste des raisons pour justifier un délai supplémentaire est longue. « J’estime que c’est une réforme inégalitaire, juge Oscar, élève de 1re à Suger, lors d’une AG organisée jeudi 30 janvier à Paris 8. On n’a pas tous les mêmes chances en fait. C’est notre bac, c’est notre avenir qui est en jeu. » L’organisation des E3C est entièrement laissée à l’établissement. C’est à l’équipe pédagogique de fixer les dates et les modalités d’examens (un élève par table ou non, journées banalisées ou non) et ce sont les professeurs qui choisissent les sujets dans une banque de données nationale.

« Les sujets ne sont tombés qu’en décembre alors qu’ils devaient l’être depuis septembre », explique Léa. « En plus, certains sujets reposent sur les cours de 2de. Des cours que nous n’avons pas eus l’année dernière puisque la réforme n’était pas encore appliquée », renchérit Shérine, également élève de 1re à Paul-Éluard. « Comme nous le disent les professeurs en AG, c’est les sujets les moins pires qui sont choisis », se désole Oscar, qui lui est pour la « fusion », c’est-à-dire décaler les E3C à la fin de l’année, en même temps que les épreuves du bac de français.

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Mobilisation générale

 « Pour une fois dans le lycée tout le monde est d’accord et c’est très rare, souligne Awa, lycéenne de 1re à Angela-Davis. On est aussi très soutenu, que ce soit par les profs ou par les parents d’élèves. »

« Les enfants sont très inquiets par cette réforme complètement improvisée », explique, lors de l’AG organisée à Paris 8, Éric Delion, père d’un fils « pas encore concerné mais qui se pose beaucoup de questions. Ce qui les inquiète le plus c’est qu’ils sentent que les profs ne maîtrisent pas le sujet parce qu’effectivement ils découvrent aussi le programme ». La municipalité a également apporté son soutien aux lycéens en publiant jeudi 30 janvier un communiqué de presse demandant au directeur départemental de l’Éducation nationale le report des épreuves.

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Paris 8 sur tous les fronts

La rentrée universitaire de janvier n’a pas été de tout repos pour la faculté. Depuis plusieurs semaines, le bâtiment 1 voit se dérouler des AG bondées. Lundi 3 février, ils étaient entre 150 et 200 – enseignants, chercheurs, étudiants, personnels administratifs – à se regrouper pour faire vivre la mobilisation et s’exprimer sur la teneur à donner à la grève, qui vient d’atteindre ses deux mois d’existence.

Plusieurs UFR et départements d’études se détachent du lot en termes d’implication (2) dans la mobilisation contre la réforme des retraites mais aussi contre le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) qui doit fixer des objectifs d’investissements dans le domaine de la recherche publique. D’autres sont encore « trop peu mobilisés », ont concédé plusieurs étudiants et enseignants qui proposent aussi bien de « relancer des actions hors de la fac » que « d’arrêter de faire les devoirs ».-

Réunie à la bourse du travail les 1ers et 2 février, la coordination nationale des facs et labos en lutte (qui a rassemblé près de 750 étudiants, enseignants et chercheurs de plus de 80 disciplines) a fait voter une motion appelant à la grève contre « la casse des retraites », « la sélection à l’université » ou encore la LPPR. La coordination a notamment dénoncé la « précarité généralisée » des personnels de l’enseignement et de la recherche qui « touche prioritairement et plus durement les personnes appartenant à des groupes discriminés », et a penché en faveur de la mise en place d’un « salaire étudiant » pour contrer leur précarité.

La coordination nationale des facs et labos en lutte (3) a aussi pour objectif que le 5 mars 2020 « l’université et la recherche s’arrêtent »

Yslande Bossé et Olivia Kouassi

(1) En marge du blocus de Paul-Éluard, jeudi 30 janvier une cinquantaine d’individus cagoulés ont fait irruption dans le Go Sport du centre-ville, blessant le directeur du magasin au bras. Seul un d’entre eux a été interpellé par les forces de l’ordre.

(2) Le département de Sciences politiques a voté la grève jusqu’au 5mars. Celui de socio et d’Info-Com jusqu’au 10 février.

(3) Leur prochain rassemblement se tiendra les 6 et 7 mars en Ile-de-France. 

 

LPPR, retraites, précarité

Que pensent les « mobilisés » et « non-mobilisés » de ce mouvement de contestation que vivent le monde estudiantin et celui de la recherche ? Le JSD leur a donné la parole.

Alice, personnel administratif :« Le gouvernement joue le pourrissement. Je constate qu’il y a de la détermination ici à Paris 8 et dans les AG interpro. Mon ressenti est que les gens en ont assez de la société de précarité qu’on nous propose. La réforme des retraites donne des perspectives vraiment très dures sur la suite de la vie. »

Garance, en L1 Sciences politiques :« À Paris 8, en fait on n’a pas eu de rentrée. Depuis le 5 décembre, les enseignants du département sont très mobilisés. Aujourd’hui [NDLR : lundi 3 février], ils ont renouvelé la grève jusqu’au 5 mars. Je trouve qu’on ne parle plus beaucoup de la précarité étudiante, c’est dommage. Elle a été oubliée alors que tout a commencé par un jeune qui s’est immolé à Lyon. »

Un étudiant en sociologie : « C’est la merde ! On est précaire. On a des problèmes pour trouver du travail. Quand on en trouve, ce sont des heures en moins pour travailler nos cours. Actuellement, on essaye de mener des actions communes. La convergence des luttes, il le faut mais c’est compliqué de se mobiliser et de se coordonner, même pour les enseignants. »

Hajar, L1 sociologie : « Mon département a voté la grève jusqu’au 10 février. Les profs mobilisés se réunissent chaque lundi entre eux. Nous, les étudiants on est au courant de rien. Ce qui est gênant, c’est que certains d’entre nous ne veulent pas se mobiliser mais on est comme forcés. Et ce que je ne comprends pas, c’est que des profs nous disent qu’on va être notés sur des conférences alors qu’ils sont censés faire la grève, c’est un peu contradictoire. »

Medhi, L1 Histoire :« En tant qu’étudiant, je ne me mobilise pas pour une question de réforme, je me mobilise pour dire « quel projet de société on veut pour l’avenir, nos enfants, les générations à venir, pour tous ces jeunes précaires, pour les SDF ? »

Karim, étudiant en 1ère année de BTS dans une école de la RATP à Paris : « Je suis mobilisé depuis le 5 décembre contre la réforme des retraites. Je suis venue soutenir aujourd’hui (NDLR : jeudi 30 janvier) les lycéens de Saint-Denis qui luttent contre la réforme du bac car le ministre Blanquer n’écoute aucune des revendications des élèves. »

YB.