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Hôpital Delafontaine
/ Le ras-le-bol des urgentistes

Depuis le 6 juin le service des urgences adultes de l’hôpital Delafontaine est en grève. Comme 118 autres services d’urgence en France. Le malaise est profond chez les personnels soignants.
Déjà 12 jours de grève aux urgences adultes de Delafontaine.  © Yann Mambert
Déjà 12 jours de grève aux urgences adultes de Delafontaine. © Yann Mambert

« Les soignants sont épuisés et le rythme de travail est intenable. La norme c’est l’effectif minimum alors même que la population s’est paupérisée et les prises en charge se sont complexifiées. Même si le taux d’activité baissait [En 2017, 54 000 passages pour seulement 11,2% d’hospitalisation] on ne pourrait pas soigner correctement les gens. » Ce constat clinique est posé par Yasmina Kettal, infirmière aux urgences adultes de Delafontaine et en grève depuis plus de 10 jours comme la grande majorité du personnel paramédical (infirmiers, aides soignants, brancardiers). En grève, mais au boulot, car comme le rappelle Spencer Laidli, secrétaire général de la CGT à l’hôpital Delafontaine, « c’est simple, on ne peut pas faire vraiment grève puisque nous sommes toujours en effectif minimum donc toujours assignés ». Il n’empêche, en dépit de ces contraintes de service, le mouvement de contestation des urgentistes lancé à l’hôpital parisien Saint-Antoine le 18 mars n’en finit plus de s’étendre. Si ce sont bien la CGT, la CFDT et Sud qui ont déposé un préavis de grève locale reconductible, les syndicats reconnaissent bien volontiers que le mouvement a été initié par les agents. Au cœur des revendications des urgentistes dionysiens : l’augmentation des effectifs (3 postes d’infirmier, 3 d’aide soignant, 2 de brancardier quand le service compte aujourd’hui 17 postes d’infirmier, 9 d’aide soignant et 6 de brancardier), de meilleures conditions matérielles (renouvellement et achat de matériel, arrêt de la fermeture de lits en aval des urgences, etc.) et la revalorisation des salaires et des statuts en raison de la pénibilité du travail d’urgentiste (300 € nets mensuels et stagiairisation de tous les contrats précaires et octroi des mêmes primes qu’aux agents titulaires). 

La ministre ne convainc pas

Vendredi 14 juin à l’occasion de l’installation de la mission de refondation des services d’urgence, Agnès Buzyn, la ministre des Solidarités et de la Santé a annoncé plusieurs mesures pour répondre à la crise et mis 70 millions € sur la table d’opération. 55 millions pour généraliser et revaloriser la prime individuelle de risque des 30 000 urgentistes à 118 € bruts dès le 1erjuillet, et 15 millions afin de permettre aux services d’urgence en tension de renforcer leurs effectifs paramédicaux durant la période estivale. La ministre a aussi annoncé une prime de coopération de 100 € bruts mensuels pour les infirmiers et aides soignants à qui l’on délègue des tâches médicales. Autant de gestes qui n’ont pas convaincu les grévistes de Delafontaine. « Cela reste très insuffisant, commente Stéphane Degl’innocenti de Sud. Même pas un poste par service dans toute la France et moins de 100 € de prime ! » La grève se poursuit donc depuis le début de semaine avec la volonté de l’étendre à l’ensemble des personnels hospitaliers alors que les agents du Service mobile d’urgence et de réanimation (SMUR) sont également en grève depuis le 6 juin. C’est que le mal est profond aux urgences. 

Delafontaine pas si mal loti?

« La durée de vie du personnel paramédical aux urgences est de quatre ans, estime Jean-Marie Agnoly, représentant syndical CGT et 25 années d’urgences au compteur. Quand on y travaille, on recherche une certaine adrénaline mais on n’est pas là pour se faire agresser. C’est un service qui use les soignants. » « La direction parle chiffre, mais il faudrait qu’ils passent 24h avec nous pour constater comment l’on souffre, lance en chœur un groupe d’agents. Nous avons tous choisi les urgences. On se soutient mutuellement car on est tous dans la même galère. Mais si nous ne sommes pas bien, comment pouvons-nous bien soigner ? » Mathias Wargon, chef des urgences et du SMUR depuis 18 mois à Delafontaine, n’est pas insensible à l’argumentaire de ses équipes mais a un point de vue plus distancier. « Tout d’abord les personnels du SMUR sont en grève car ils refusent mon projet de fusion avec les urgences, alors qu’ils ne font que cinq sorties par jour, rappelle ce spécialiste reconnu de l’organisation des urgences. Quand je suis arrivé j’ai trouvé un service sinistré. On manquait de médecins, alors que nous avions les financements. Aujourd’hui nous sommes un des services les mieux organisés d’Île-de-France. D’ailleurs je note que Delafontaine s’est mis en grève tardivement. Je crois que notre discours misérabiliste nous dessert plus qu’autre chose. Certains services d’urgence en province ou plus près d’ici à Aulnay-sous-Bois vont vraiment très mal. En revanche si on se compare à l’Assistance publique des hôpitaux de Paris, à taux d’activité comparable ils sont 1,5 fois mieux dotés en personnel que nous. Et pourtant le mouvement est né là-bas… », conclut Mathias Wargon qui pointe en filigrane un vrai problème d’organisation dans certains services d’urgences. À Saint-Denis, nombreux seront sans doute tentés de lui rétorquer que c’est l’hôpital qui se moque de la charité. 

Yann Lalande 

 

Témoignage

« Il m’est arrivé d’évaluer jusqu’à 87 patients en 7h de travail de nuit »

Yasmina Kettal, infirmière aux urgences de Delafontaine depuis trois ans, explique pourquoi elle et ses collègues sont à bout.

« Le constat c’est que la dégradation des conditions d’accueil s’est accélérée. D’autant plus que dans le département nous avons une population fragilisée socialement. L’hôpital est saturé et ne répond plus aux conditions d’accueil que nécessite le territoire. Nous sommes au carrefour de tous les services. Notre activité est à la fois liée à la médecine de ville et à ce qui se passe dans l’hôpital. Un exemple : il n’y a pas d’urgences psychiatriques sur le territoire. Nous accueillons donc aussi ces patients dans des locaux qui ne sont pas adaptés. Nous sommes contraints de faire parfois des contentions ou de donner des sédatifs. C’est grave ce qu’on réserve aux patients « psy ». Les délais d’attente peuvent être un autre type de maltraitance des patients. En tant qu’infirmière d’accueil et d’orientation (IAO), il m’est arrivé d’évaluer jusqu’à 87 patients en 7 heures de travail de nuit. En moyenne c’est plutôt un patient toutes les six minutes. L’infirmier décide seul. C’est une grosse responsabilité.

En journée on ne prend jamais le temps de manger ni d’aller aux toilettes, à peine de boire. C’est notre quotidien. Nous rencontrons aussi des problèmes de matériel. Le week-end dernier nous ne disposions que d’un seul hémoglucotest pour tout le service. Autre dysfonctionnement, nous n’avons qu’un seul infirmier en salle de déchoquage pour quatre lits alors que les soins y sont très techniques. Quand des collègues viennent nous aider ils délaissent leurs propres patients. Finalement tout ne tient que sur la bonne volonté des soignants. C’est épuisant et stressant et on rentre chez soi le soir en n’étant pas certain d’avoir bien fait son travail. On parle souvent de l’engorgement des urgences en hiver avec la grippe, mais l’été est une grosse problématique aussi. À cette période de l’année, on réduit encore les places que nous n’avons déjà pas, pendant que d’autres structures d’accueil ferment, tels que les centres médico-psychologiques, ou fonctionnent en service minimum comme les maisons de retraite qui nous envoient leurs pensionnaires. Nous sommes toujours la dernière porte ouverte. Et pourtant, souvent, nous renvoyons des gens à l’extérieur dont on sait qu’ils reviendront nous voir dans un état pire. À certains moments, on ne se reconnaît pas dans notre relation aux patients. »

Recueillis par YL

Réactions

Bonjour monsieur Yann Lalande. A quelle date avez vous recueilli les propos du chef de service des urgences Smur de Delafontaine, le dr Mathias Wargon? Merci de votre réponse. Cordialement
@Kamel j'ai eu M. Wargon au téléphone jeudi 13 juin, vers 13h. Cordialement Yann Lalande.

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