En ville

Il y a 70 ans, la Plaine bombardée

Il n’avait que 17 ans à l’époque et vivait avec sa famille rue Langlier-Renaud. Les 20 et 21 avril 1944, la nuit de cauchemar est restée gravée dans la mémoire d’Abel Tissot. De tristes souvenirs consignés plus tard par écrit. Extraits.
La Plaine Saint-Denis bombardée, en 1944
La Plaine Saint-Denis bombardée, en 1944


Alors que nous attendions tous le débarquement allié, nous étions informés par la radio anglaise que les bombardements sur les nœuds ferroviaires étaient nécessaires pour freiner le déplacement des troupes allemandes. Nous savions que la gare de triage de La Chapelle était un endroit stratégique. Son emplacement, si près d’un habitat très dense, nous inquiétait. Dans la nuit du 20 au 21 avril 1944, nous avons vu les fusées tomber du ciel aussitôt que le bruit des sirènes prit fin. Nous nous sommes dit : « Pas de doute, ce bombardement est bien destiné à la destruction des voies ferrées entre La Chapelle et le Landy. » La radio anglaise avait lancé ce message à destination de la Résistance : « La Chapelle au clair de lune ». Le commandant Fromonot, responsable des Forces françaises de l’intérieur (FFI) de l’Oise, que nous hébergions à cette époque, ne nous dévoila que ce soir-là la signification de ce code.


Le bombardement dura près de deux heures. Il se déroula en deux phases. La première du dépôt de La Chapelle (près de Max-Dormoy) à l’impasse Trézel ; la deuxième, de l’impasse Trézel au Pont de Soissons. Les avions, en piqué, frôlent nos têtes. On croirait qu’ils vont pénétrer dans la maison. Les propos rassurants de deux compagnons de 14-18 que sont mon père et son ami Fromonot qui nous parlent de Verdun ne consolent ni ma mère, ni ma sœur, ni moi. Nous sommes recroquevillés dans notre cave exiguë, courbant l’échine, le cœur serré. Je me souviens encore aujourd’hui de l’explosion de cette bombe, la plus près de chez nous, certainement celle qui tomba dans la cour de l’école. Elle cassa nos vitres, fit voler nos tuiles et gouttières. Nous avions très peur et la proximité des gazomètres augmentait nos craintes […].


641 morts

Quand le calme revient, nous sortons de la maison avec mon père et Fromonot. Nous découvrons un site lunaire, spectacle apocalyptique, arbres arrachés, cratères formés par les trous de bombes. Un sifflement attire notre attention. C’est un gazomètre qui a été atteint. Le gaz s’en échappe en feu, tel un immense chalumeau. Nous poursuivons en direction de la Porte de La Chapelle. Des immeubles sont écroulés. Près de la rue du Bailly, une femme et son enfant, l’air absent, les yeux hagards, sont assis sur le trottoir. Je les emmène à la maison. Peu après, c’est mon père qui revient avec une autre dame et ses deux enfants. Ayant des copains habitant impasse Chevalier et près du pont Hinguerlot, je pars prendre de leurs nouvelles. Tout n’est que tristesse, lamentation, accablement […].


Le commandant Fromonot nous informe que ses liaisons avec Londres lui ont appris que 2 000 bombes ont été larguées et qu’il n’y a eu que 200 points de chute à côté des objectifs prévus. L’attaque en piqué des Anglo-Canadiens a été plus précise que le largage des bombes américaines depuis des « forteresses volantes » à 10 000 mètres d’altitude. Mais ce raisonnement ne nous console pas. Parmi les 641 morts, une centaine a été découvert devant l’impasse Marteau, sur un terrain vague. Durant des années, une cérémonie souvenir eut lieu devant une plaque commémorative placée en ce lieu. Beaucoup de Plainards s’y sont rendus. Aujourd’hui encore, on s’en souvient. C’était il y a 70 ans.

Abel Tissot