Portrait

Yacine Touat
/ Homme de lettres

Auteur. Ce Dionysien, attaché au service courrier de PCH, a imaginé des imagiersbestiaires en plusieurs langues (dont le kabyle, sa langue maternelle).
© Yann Mambert
© Yann Mambert

C’est l’histoire d’un ancien maître d’école qui avait la nostalgie de son métier. « En 2017, j’ai eu l’envie de reprendre le contact avec les enfants que j’avais quittés il y a vingt ans. » Le roman qui raconterait la vie de Yacine Touat pourrait commencer ainsi. C’est par un livre, justement, que l’homme a en quelque sorte renoué avec l’enseignement. Le sexagénaire est l’auteur d’un premier petit ouvrage paru en juin 2017.

Ce charmant imagier au format carré organisé en cinq chapitres, présente une photo par page d’un animal domestique ou sauvage, d’un oiseau, d’un insecte ou d’un reptile, avec son nom en français et en kabyle. Car Yacine est originaire d’Ibekarene, village de Kabylie au nord-est de l’Algérie, où il a été instituteur dans les années 1980. « J’ai voulu faire un livre d’initiation à la langue maternelle kabyle et qu’il soit ludique. Lu à la maison, il encourage les échanges entre les enfants et les parents dans les deux langues. » Agama S-Tugniwin (La Nature en images) – c’est son titre – a été tiré à 500 exemplaires. « J’en ai vendu 440 », se réjouit Yacine.

Un deuxième bestiaire, plus grand et format à la française, a été édité en avril 2018 à 3000 exemplaires. « 2 000 ont été vendus en Algérie. » Cette version est enrichie d’une traduction en arabe. La troisième édition, plus ambitieuse, est carrément traduite en cinq langues, avec l’espagnol et le tifinagh – alphabet utilisé par les Berbères pour écrire leur langue, le tamazight – et donc trois graphies, avec les caractères latin et arabe. En Kabylie, Yacine a aussi été professeur d’éducation civique dans le collège de sa commune d’origine. « C’est pourquoi j’y suis très connu.» Alors pourquoi, en 1998, Yacine l’a-t-il quittée pour venir avec son épouse à Saint-Denis ? (« Juste avant le Coupe du monde football : j’ai suivi la finale sur le parvis de la basilique ! ») Parce que « je suis un aventurier de naissance », explique cet homme affable et discret. Deux qualités précieuses pour le poste qu’il occupe aujourd’hui.

Au siège de PCH (Plaine Commune Habitat), il est attaché à l’accueil et au courrier. Un double emploi dont il s’acquitte consciencieusement depuis juin 2008. Sa devise : « La discrétion dans le courrier s’impose. » Et puis « il faut être un grand lecteur pour, à travers une rapide lecture diagonale, savoir auquel des vingt-cinq services de PCH la lettre est adressée ». L’écrit pourrait décidément être le personnage principal du roman de la vie de Yacine. L’auteur de livre pour enfants est aussi poète.

« Je suis tellement sensible, avoue-t-il. Quand un événement se passe en Algérie, trois jours après j’écris un poème.» Le premier lui est venu à l’esprit en 1980 en Algérie, « en plein printemps berbère », quand des manifestants ont réclamé la reconnaissance de l’identité et de la langue berbères. Il commence à écrire ses vers en kabyle dans le collège où il travaillait à l’époque et les finalise « dans un commissariat de police ». Car Monsieur Touat, sous ses airs aimables, cache un caractère bien trempé. « Je suis né pour dire ce que je pense ! »
 

Une longue table des matières

Une franchise qui lui a valu d’être mis au placard en 1993, dans la société nationale algérienne dans laquelle il travaillait depuis de nombreuses années, notamment comme dessinateur d’ameublement. Son poste a été supprimé de l’organigramme pour un différend avec le syndicat. « J’ai ouvert ma bouche…» Pas de quoi l’ébranler. Yacine demande un« départ volontaire ». Et se lance dans une nouvelle aventure. « Je suis pluraliste », se marre-t-il : comprendre qu’il a plusieurs cordes à son arc. On ne veut plus de lui ? Yacine crée son propre emploi. Il achète un photocopieur, une imprimante à aiguilles « pour reproduire les stencils des professeurs », une soixantaine d’anciens collègues.

En France, Yacine est reparti de zéro. Il loge chez l’un de ses frères. Un soir, il anime un mariage à Paris près de la gare de l’Est – l’entertainment figure aussi à la longue table des matières de ses compétences. Il prend une chambre d’hôtel pour passer la nuit. Le patron du lieu était « quelle coïncidence ! » invité au mariage. « Tu cherches à te loger ? Je peux te louer un studio à Saint-Denis », propose-t-il à Yacine. Lequel restera un temps réceptionniste de cet établissement hôtelier. Là-bas, la télé tourne « H 24 ». Il tombe sur une publicité de l’ANPE qui lui donne l’idée de suivre une formation de gardien d’immeuble. Il est rapidement affecté à Trappes (Yvelines), mais postule à PCH « car à Saint-Denis j’ai mes repères ». Il démissionne le 9 septembre 2007 et embauché à PCH le 12, où il débute comme gardien à la cité Pierre-Semard, rue Gaston-Monmousseau, jusqu’à son affectation au service courrier l’année suivante.

Le caractère solidement optimisme de Yacine lui a fait appréhender les moult rebondissements de son histoire avec sérénité, comme ces années de dialyse soldées par une greffe de reins en 2012. Aujourd’hui, il se réjouit de la parution, le 8 octobre, d’une autre édition de son imagier pour l’Algérie. Un dernier mais sans doute pas ultime heureux chapitre de son roman personnel.

Patricia Da Silva Castro

Pour se procurer les imagiers, contact : ytouat@yahoo.fr