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Enseignement supérieur
/ Examens à distance, une mise en route cacophonique

La crise sanitaire liée à l’épidémie de coronavirus vient bouleverser l’organisation des examens et des concours. Dans les établissements supérieurs dionysiens, les partiels de fin d’année se tiennent à distance. Ce choix recommandé au niveau national est loin de faire consensus tant du côté des étudiants que des professeurs.
© Yann Mambert
© Yann Mambert

« Liberté pédagogique » et « bienveillance ». C’est ce que préconise dans un communiqué en date du 29 avril, l’équipe présidentielle de l’université Paris 8 pour l’évaluation des examens du premier et second semestre. Contrôles continus, devoirs à la maison, examens en ligne… La faculté a résumé les « aménagements » possibles pour « la validation des enseignements » de l’année, décidés par la commission de la formation et de la vie universitaire (CFVU).

Alors que la crise du Covid- 19 et le confinement a chamboulé la mise en place des partiels en présentiel, la CFVU exhorte les équipes pédagogiques à faire preuve de « la plus grande bienveillance » et à prendre en compte la « situation individuelle de certains étudiants ». En particulier, ceux qui durant la période de confinement ont été handicapés notamment par le manque d’ordinateur ou de tablette, ceux qui ont été « réquisitionnés » durant la crise sanitaire ou encore ceux qui ont dû continuer à travailler. Dans un tract, la CGT des établissements supérieurs et de recherche a critiqué « le communiqué du CFVU » de Paris 8 qui « se plie totalement aux directives ministérielles, ne remettant aucunement en cause l’illusion de la « continuité pédagogique » qui a pourtant été dénoncée par un nombre croissant d’enseignants ».

Concernant l’examen à distance, il est loin de faire l’unanimité au sein des départements et UFR de la faculté, dont le fonctionnement a été perturbé avant l’épidémie de coronavirus, par les grèves contre la réforme des retraites, la précarité étudiante et la LPPR.

Validation automatique du second semestre

« Je m’oppose de toutes mes forces à l’évaluation à distance, c’est une aberration. En ce moment, les étudiants n’ont pas besoin d’être évalués, ils ont besoin qu’on leur demande ce dont ils ont besoin et qu’on leur dise que le monde va continuer à exister », exprime Makis Solomos, enseignant-chercheur en musicologie, syndiqué à la CGT FERC-SUP P8. Pour le professeur, la « neutralisation (1) du second semestre est la meilleure solution » pour évaluer les étudiants. Dans le département Musique où il exerce, il a été décidé la mise en place d’une note planchée. « La validation automatique est interdite donc on met des notes planchers. Dans mon département on a voté pour un 10. Pour moi c’est radin. J’aurai préféré qu’on mette à tout le monde la note de 14 ou 16 », poursuit l’enseignant qui regrette le fait que dans certains départements de l’université, « aucune note planchée n’ait été votée car commente-t-il, des départements tiennent à tout prix à leur évaluation. C’est j’évalue donc j’existe ». 

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De son côté, la fédération Solidaires étudiants - qui demande la validation automatique du second semestre pour tous les étudiants - a dénoncé dimanche 10 mai dans un communiqué commun avec Sud Éducation, les « examens télé-surveillés ». Si « ce type de pratiques existe depuis quelques années » et « n’a été utilisé que dans quelques facs, le contexte actuel pousse un certain nombre d’établissements à tenter l’expérience ». Mais « l’organisation d’examens télé-surveillés va contre le principe d’égalité et contre les normes les plus basiques de protection des données », soutient le communiqué.

Une décision « déraisonnée »

Pour Giuseppe, 21 ans, en troisième année de droit à Paris 8, la poursuite des « partiels classiques à distance » ne prend pas en considération la situation de tous les étudiants. « Le gouvernement a pris les gens en traître », avance-t-il tout en déplorant la décision de son UFR (Droit, ndlr) quant à l’aménagement des examens du second semestre. « On a été prévenu par mail il y a deux semaines, c’est assez raisonnable comme délai mais le principe d’avoir maintenu les examens, comme cela, dans de telles conditions est déraisonné. Les épreuves auraient dû être adaptées en conséquence », poursuit l’étudiant, qui a passé lundi 4 mai, un partiel de droit fiscal en temps limité. Giuseppe qui aurait dû commencer en mars un stage au ministère de la culture – tombé à l’eau en raison du Covid-19 - a essayé de rattraper le tir en travaillant durant une partie du confinement dans un commerce de sa ville d’habitation, à Aubervilliers.

« J’ai prix un CDD de 25h par semaine car il y avait des besoins et je me suis dit autant compenser un peu. Mais j’ai dû arrêter en raison de mes partiels. Le plus humiliant, je ne toucherais pas la prime de 1000 euros car j’ai arrêté avant », regrette l’étudiant.

Inscrite en Master 1 Cinéma à Paris 8, Lucille, Dionysienne est en stage dans une société de distribution depuis le 20 janvier. Si son stage qui doit durer six mois ne s’est pas complètement arrêté, aujourd’hui elle « gère les boites mails ». Du moins dans la boîte de programmation qui l’a embauchée. Car la jeune femme travaille aussi sur son mémoire à rendre à la fin du mois de mai. Elle devra passer sa soutenance par Skype. « Travailler sans bibliothèque est un peu perturbant », commente Lucille qui dans sa formation n’a pas eu de cours en présentiel depuis le 5 décembre. « Le département cinéma était en grève. Je me déplaçais juste pour le cours de langue ». L’étudiante qui a rendu dimanche 3 mai un examen aménagé confie ne pas être « très stressée » par la validation du second semestre. « Le département Cinéma a envoyé un mail aux professeurs pour leur demander d’être tolérant et de s’adapter. Normalement on a tous 12/20 ».

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Lauriane, 23 ans, en licence 3 musicologie à Paris 8 est moins sereine. En plus d’un « projet artistique de fin de parcours » l’étudiante doit valider deux cours qui « sont impossible à faire en ligne » : audition et chant .

« J’avais pour projet artistique de monter un mini opéra, mais pour ça il faut des locaux, il faut des personnes disponibles. Je ne sais pas comment je vais adapter la chose. C’est un projet que je dois valider en juillet pour aller en master. Nos enseignants nous ont rassuré et nous ont dit qu’ils allaient s’arranger avec les collègues en mettant des notes planchers pour ne pénaliser personne mais au sein même de l’université et des départements, il n’y a aucun consensus », déplore Lauriane. Engagée dans le mouvement de grève de décembre et janvier à l’université, l’étudiante s’inquiète pour le paiement de son loyer cet été. Celle qui avait signé peu de temps avant le confinement du 17 mars, un contrat comme « tutrice » au département éco-gestion de la fac, a vu tout s’arrêter. « Ce travail ne s’adaptait pas en ligne », détaille celle qui a pu bénéficier par la suite d’une « compensation », c’est-à-dire du dispositif d’aide sociale d’urgence pour les étudiants mis en place par Paris 8 durant la crise sanitaire.

Précarité et inégalités

Pour les 2000 étudiants de l’IUT Paris 13, les examens auront lieu à distance. Le directeur de l’établissement, Samuel Mayol précise que les enseignants « ont adapté les devoirs sur table ». Il éclaire : « Les sujets ont été modifiés afin de prendre en compte la réflexion plutôt que les connaissances. Il y a une bienveillance et une tolérance qui est de mise. Les étudiants ont eu une année difficile, notre objectif est de faire en sorte qu’ils ne pâtissent en aucun cas de la situation du confinement » 47 étudiants de l’IUT ont pu bénéficier de prêt d’ordinateur portable. Une distribution réalisée conjointement par l’université Paris 13 et l’Institut universitaire technologique. Plusieurs besoins sont remontés à la direction. « On s’est rendu compte qu’un certain nombre d’étudiants avaient des problèmes de connexion internet, de forfait téléphonique. Ce sont des difficultés supplémentaires qui s’ajoutent aux difficiles conditions d’études : taille de l’appartement, possibilité de s’isoler… », relate Samuel Mayol qui tient à saluer le travail du personnel enseignant et administratif durant le confinement.

Le Réseau université sans frontières de Paris 8 (RUSF), qui a pour objectif d’aider les étudiants étrangers à s’inscrire à l’université fait partie des organisations estudiantines qui ont signé la pétition nationale « Non aux examens en ligne qui creusent les inégalités dans l’enseignement supérieur ». En raison de la pandémie de coronavirus, les réponses aux inscriptions pour l’année prochaine ont été repoussées au mois de juin. « Généralement, il y a des tests de langues pour les étudiants à faire dans des instituts et là plus rien ne fonctionne. On a posé la question à l’administration pour un assouplissement mais pour l’instant on n’a pas de réponses », exprime Marie-Pierre Gausse, maître de conférences en Histoire à Paris 8 et également membre du RUSF.

Pour cette dernière, « le système de validation des examens sera très souple car il y a des étudiants qui ne possèdent pas d’ordinateur mais juste un smartphone pour travailler. Il y a aussi des étudiants pour qui la seule préoccupation en ce moment c’est manger. Depuis mars, mes étudiants ont 12 assuré. On est en décalage total si on continue de leur demander de travailler à distance. C’est un point de vue social et politique sinon on creuse les inégalités ».

Les grèves du mois de décembre sont révélatrices de la précarité de la société qui touche en premier lieu les étudiants exprime l'enseignante-chercheuse. « On voit aujourd’hui des choses et des situations concrètes sur ce que veut dire la précarité. Des étudiants ont besoin de colis pour survivre. Ce que je redoute aussi, ce sont les difficultés de ceux qui n’ont plus les moyens de payer leur loyer. C’est un engrenage de précarité ».

Dans une interview au journal Le Parisien, vendredi 8 mai, Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur a souligné qu'elle avait demandé aux universités de promouvoir l'enseignement à distance dès la rentrée prochaine, notamment pour les cours magistraux. 

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Yslande Bossé

(1) La moyenne annuelle des notes de l’année n’est prise en compte que sur les résultats du premier semestre

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