Cultures

Crise sanitaire
/ Des intermittents à moitié rassurés

Certains intermittents du spectacle s’interrogent – entre autres – sur les modalités d’application de l’année blanche promise par le gouvernement, quand d’autres redoutent que cela ne révèle le gel de la création artistique pour un long moment…
(c) Yann Mambert / Archives
(c) Yann Mambert / Archives

« Je veillerai à ce que toutes les situations, aussi diverses soient-elles, trouvent une solution au plus près des besoins du terrain et des secteurs. » La formule, solennelle, est signée du ministre de la Culture Franck Riester.

La promesse tenue fin mars au sortir du conseil des ministres était censée rassurer le monde de la culture, vaste galaxie dans laquelle gravitent des forces aux singularités bien définies : intermittents du spectacle, structures de création et de diffusion (subventionnées par l’État ou non), sociétés de production, associations, artistes-auteurs, petites mains aux contrats précaires… Le Covid-19 a révélé au grand public la diversité et les fragilités de l’ensemble de cet écosystème. Des initiatives ont émergé pour maintenir à flot le navire de la création en sollicitant la société civile avec une multiplication de performances filmées et payantes, des pétitions, des appels aux dons ou la mise en place d’ateliers créatifs à distance.

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Le gouvernement considère qu’il est du devoir des structures de création associées aux collectivités territoriales de se faire « acteurs pleins et entiers d’une solidarité au sein de la profession ». Une gageure quand on voit le séisme provoqué par la pandémie sur l’emploi culturel à l’échelle nationale et locale. Mercredi 6 mai, le président de la République Emmanuel Macron, en chemise, manches retroussées, a tenu une visioconférence avec une douzaine d’artistes parmi lesquels la chanteuse Catherine Ringer, le slameur Abd al Malik, le chef d’orchestre Sébastien Daucé… Mais pas de représentants syndicaux. Un choix qui interroge la profession sur la capacité d’écoute du locataire de l’Élysée quant à l’angoisse suscitée par le confinement. Et entre les effets d’annonce et les décrets d’application, les attentes sont nombreuses, notamment chez les intermittents du spectacle qui doivent accomplir annuellement 507 heures pour ouvrir leurs droits à l’assurance chômage.

« L’annonce de la mise en place d’une année blanche c’est bien, mais quelles sont les modalités de mise en place ?  demande Loïc Canitrot, de la CGT spectacle et membre de la compagnie Jolie Môme, par ailleurs cofondateur du mouvement Nuit Debout. La question des travailleurs qui débutent dans l’intermittence n’a pas été abordée non plus. Eux n’ont aucun revenu depuis début mars, ni salaire, ni couverture sociale. Ils vivent grâce à la solidarité des gens. On ne veut pas qu’ils soient les oubliés du plan de sauvetage. »

Un plan d’une centaine de millions

Un plan qui prévoit une « centaine de millions d’euros » pour financer le prolongement des droits des intermittents du spectacle jusqu’à la fin août 2021, un plan global de commandes publiques ou encore le renforcement de la présence artistique dans les écoles et les colonies de vacances.

« Cette proposition prouve que le ministère est complètement déconnecté du terrain, cela fait des années que l’on fait ça, s’amuse Loïc Canitrot, qui rappelle que l’intermittence ne touche pas seulement le monde du spectacle. Les personnels dans l’hôtellerie, la restauration, les guides, les ouvreurs… Structurellement, ils ont la même irrégularité de l’emploi que nous. Il faut qu’ils aient accès au régime intermittent de la même manière. » La mise à disposition par la Ville de Saint-Denis du théâtre de la Belle Étoile a permis à la troupe Jolie Môme d’assurer « un peu de salaire » et le maintien de l’accueil et des répétitions. Car il faut continuer à créer. Malgré tout.

Zoé Caugant, costumière installée à la Briche et intermittente du spectacle depuis un an, a pu accomplir les quelques heures qui lui manquaient et ouvrir ses droits à l’assurance chômage in extremis. Un projet prévu en mai avec la Philharmonie de Paris a dû être annulé à cause du confinement. S’ajoutent à cela les livraisons de matériaux (essentiels pour son activité) qui n’ont pu être assurées par les fournisseurs. Cependant, elle estime avoir été épargnée.

« Je pouvais travailler de chez moi pour les productions, pas comme les comédiens et musiciens intermittents qui comptent sur les représentations pour obtenir leurs cachets. J’attends de voir ce qu’il sera fait pour eux et les petites mains, les saisonniers et intérimaires. Avec cette crise, j’espère que les gens comprendront que derrière les contenus en ligne qu’ils consomment, il y a des personnes qui ont besoin de vivre et de manger. »

Reconsidérer les métiers du spectacle

Avec les annulations en série des concerts, festivals et spectacles, les musiciens et techniciens ont été frappés de plein fouet par la vague coronavirus. Léonore Védie, violoncelliste et intermittente du spectacle depuis quatre ans, était sous contrat pour quatre productions à partir de la mi-mars. Bien sûr, tout a été annulé et, dans cette période trouble, l’heure des calculs est venue. « Plus on travaille dans l’année, plus notre allocation-chômage est élevée. Je devais clore mon année avec 600 heures, mais à cause des annulations, je termine avec 515 heures », détaille la musicienne de 29 ans. Elle a pu bénéficier également d’une indemnité d’activité partielle pour un contrat signé avant les annulations, mais sans forcément gagner au change : un cachet d’artiste intermittent du spectacle équivaut à 12 heures de travail par jour indemnisé, quand il est de 7 heures pour l’activité partielle.

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Au-delà des enjeux salariaux, l’opinion publique doit reconsidérer les métiers du monde du spectacle : « On ne voit pas les heures de travail qu’il y a derrière la préparation d’un concert ou d’une audition par exemple. Derrière une heure de concert, il y a quarante heures de travail. » Quant aux concerts « virtuels » qui prolifèrent, Léonore Védie ne cache pas sa crainte d’un délitement du lien entre artistes et public. « Les spectateurs, par peur du Covid-19, viendront moins aux concerts et cela se comprend. Je crains juste que les concerts à distance ne renforcent ce phénomène. » Face à la gravité de la situation, faudrait-il faire preuve de résilience ? « J’ai connu beaucoup d’annulations dans ma carrière, je l’ai intégré depuis longtemps. C’est plus difficile pour les jeunes artistes, confie le jazzman Emmanuel Bex, qui se dit surpris de l’allongement de la période de calcul des heures proposé par le gouvernement. Je m’attendais à un report de 3 à 6 mois, mais plus d’un an ? C’est inquiétant parce que cela signifierait que la culture ne reprendra pas avant… Quant au travail dans les écoles, je me sens tout à fait prêt à jouer mon rôle de citoyen, je ne me sens ni manipulé, ni utilisé. En revanche, tout cela nous prouve que l’on doit se battre pour conserver le statut d’intermittent du spectacle. »

Méfiants, comédiens, accessoiristes, techniciens et musiciens tentent de défendre une exception française tant bien que mal à l’heure où le secteur de la culture se sent laissé pour compte. En somme, il ne suffit pas de se retrousser les manches devant les caméras, il faut les salir un peu…

Maxime Longuet

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Réactions

Entre deux cachets à six chiffres, et entre deux tournages de film, quelques grandes stars du cinéma français ont bénéficié et/ou bénéficient encore du régime des intermittents du spectacle. En ont-ils(elles) réellement besoin ? Pour avoir droit aux allocations chômage un intérimaire du secteur privé doit avoir travaillé 130 jours ou 910 heures dans les 24 derniers mois tandis qu'un intermittent du spectacle doit avoir effectué 507 heures dans les douze derniers mois. Les droits à l'assurance chômage des intermittents du spectacle sont prolongés jusqu'à août 2021. A cause du confinement combien d'intérimaires du secteur privé n'auront pas travaillé les 910 heures nécessaires entre mai 2018 et mai 2020 et auront épuisé leurs droits ? Et ces travailleuses et travailleurs de l'interim ne bénéficieront pas du soutien médiatique des vedettes du cinéma ni de celles de la musique. En juin 2020 l'UNEDIC totalisera une dette de 47 milliards d'euros à rembourser aux banques. En juin 2020 l'UNEDIC devra se refinancer massivement sur les marchés financiers. Cest à dire emprunter, mais à quel taux ?