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Solidarité
/ De l’art de la philanthropie

Le Soixante Adada a décidé de montrer l’exemple en matière de solidarité vis-à-vis des migrants, en ouvrant à ces derniers les portes de sa galerie pour les mettre à l’abri.
Dans la salle habituellement réservée aux expos, six matelas double ont été installés près du poêle.
Dans la salle habituellement réservée aux expos, six matelas double ont été installés près du poêle.

Coline est exténuée par les trois nuits passées à veiller dans la galerie d’art du Soixante Adada, transformée depuis mardi 22 janvier en lieu d’accueil pour des familles de réfugiés.

« Nous recevons une dizaine de personne chaque soir, il y a des familles entières avec des enfants en bas âge, témoigne cette bénévole au sein de l’association d’artistes de Saint-Denis. Utopia 56, qui nous a fourni matelas et couvertures, nous amène les réfugiés après leur dîner pour une mise à l’abri. » Utopia 56 a pour mission de venir en aide aux exilés, c’est elle qui assure le déploiement et l’accueil des migrants dans son réseau de centres d’hébergement citoyen. L’association est née en 2016 en réaction à la situation de crise humanitaire de la Jungle de Calais, et a lancé un appel pour recruter des bénévoles accompagnateurs à Paris où le besoin est pressant.

Ces derniers jours, le mercure a sensiblement chuté, la neige s’est invitée dans ce bal hivernal recouvrant de son manteau soyeux et glacé les tentes des plus démunis. Face à l’urgence, l’heure n’est plus aux belles paroles mais aux actes, quitte à flirter avec l’illégalité. « Nous ne sommes pas censés accueillir du public. Mais on ne pouvait pas rester les bras croisés », confie l’écrivaine et ancienne journaliste qui est aussi en lien avec l’association Solidarité Migrants Wilson.

Avec une douzaine d’artistes de l’Adada, ils se relaient pour apporter du soutien logistique, alimentaire et laisser le lieu ouvert. Mais les bras manquent. Les artistes de l’Adada engagés dans cette initiative ont lancé un appel (en partie publié dans le JSD n°1195) aux autres lieux de diffusion du territoire, galeries d’art contemporain mais aussi artistes. « On nous forme à ne nous préoccuper que de notre petit univers, il faut sortir de son confort de petits bourgeois, lance Coline, visiblement indignée par le manque de solidarité au sein de la communauté artistique. Nous devons mettre notre position d’artistes au service de ces personnes. »

 

Six matelas double dans la salle d’exposition

Depuis le début de l’accueil, l’Adada a hébergé des réfugiés aux profils très différents. « Cela va de la famille afghane de cadres supérieurs, à une famille nombreuse syrienne ou sri-lankaise en passant par des personnes isolées, comme ce Somalien de 45 ans qui est venu avec un pied cassé. » À la barrière de la langue s’ajoute la fatigue physique et morale. « Certains nous disent qu’ils passent leur temps à répondre à des questions administratives, ils ont des rendez-vous très tôt le matin et restent la journée dehors. Alors nous préférons leur laisser de l’espace et de l’intimité quand ils arrivent ici, on ne veut pas être intrusifs. »

Dans la grande salle habituellement réservée aux expositions, six matelas double ont été installés entre les décors du Bazar d’artistes, dernière exposition en date du Soixante Adada. Il est 17h, Coline refait les lits et s’attèle à la préparation du poêle, principale source de chaleur de la galerie. Dans quelques heures, d’autres réfugiés vont venir se reposer. Peut-être les derniers si aucun artiste ne peut assurer le relais dans les prochains jours.

« Même si certains réfugiés sont en transition, ils se sentent partie intégrante de ce qu’est la France, tient à souligner la bénévole. Mais ils ne sont plus dupes. Il y a une réelle déception quand ils arrivent dans le “pays des droits de l’homme”. L’État ne les prend pas en charge. Au lieu de ça ils sont gazés par les CRS, exploités sur les chantiers, dans la restauration… J’ai entendu dire certains lors de réunions : faut-il que nous aussi nous mettions des gilets jaunes ? »

Alors que des habitants du 16e arrondissement, « des gens bien intentionnés », militent contre l’ouverture de centre d’accueil d’urgence pour les réfugiés, les Dionysiens ont l’occasion de montrer un tout autre visage : chaussettes, sous-vêtements propres, couvertures et produits hygiéniques peuvent être collectés à l’Adada. Et du bois aussi pour alimenter le poêle quand, dans la vie de beaucoup d’autres, il fait froid.

Maxime Longuet