Portrait

Pierre Puchot
/ Au cœur des Printemps arabes

Il a rejoint Mediapart dès son lancement, pour son indépendance. Spécialiste du Moyen-Orient et du Maghreb, il enquête actuellement sur une histoire du jihad de France. Portrait.
Pierre Puchot, au Pavillon, à Saint-Denis
Pierre Puchot, au Pavillon, à Saint-Denis

« C’est un vin d’Anjou, un Cabernet Sauvignon : La Montée de l’Épine 2014 », dit Pierre Puchot en remplissant les verres. « Domaine Delesvaux, à 20 km au sud d’Angers, aux confins du massif armoricain. Par an, les producteurs tirent 30 000 bouteilles de vin bio de leurs 11 hectares. » C’est une réponse indéniablement supérieure à la question : « Il est pas mal ton rouge, c’est quoi ? » Et faite sur le même ton sobre et précis qu’il emploie à décrire la situation au Moyen-Orient, son domaine d’expertise chez Mediapart. Déformation professionnelle d’un journaliste qui a le goût des faits ? On parierait plutôt que c’est cette disposition d’esprit naturellement méthodique qui l’a mené au journalisme.

Ça, et une impérieuse curiosité. « Gamin, j’avais deux terreurs : faire mon service militaire, je ne sais pas pourquoi ; et l’autre chose, c’était de rester cantonné au même métier, à la même tâche tout le temps. » Le journalisme contre la routine ? Une rencontre avec le grand reporter Philippe Rochot scelle ce choix.

Après des études à Marseille, il intègre le service Web de La Croix.  « J’y ai beaucoup appris auprès de mes collègues, notamment au moment de la guerre du Liban en 2006, mais le terrain me manquait. » Fin 2007, il rejoint Mediapart pour le lancement. « Ce que je pouvais rêver de mieux : un média indépendant, sans actionnaire milliardaire ou marchand d’armes, et une absence d’autocensure sur des sujets comme la politique étrangère de la France. »

Il choisit tout de suite de se consacrer au Moyen-Orient et au Maghreb. Dès avril 2008, le gouvernement tunisien interdit Mediapart suite à l’un de ses articles sur les mouvements sociaux qui annoncent le soulèvement contre Ben Ali. Il chronique l’histoire dans ses articles, et dans des livres : Tunisie, une révolution arabe  (2011), La Révolution confisquée  (2012). Même son premier roman, la Traversée du chien  (2014) est pénétré par l’événement, sa brutalité, les passions qu’il emporte et les énigmes de l’avenir.

« Les Printemps arabes sont des processus en cours, qui prendront le temps d’une génération… Je suis en train de lire ce formidable livre d’Éric Vuillard, 14 juillet, un récit de la prise de la Bastille : le mouvement de la Révolution française s’est accompli sur des décennies. » 

Neuf ans et « énormément de travail » plus tard, Mediapart est passé de 0 à 124 000 abonnés, et Pierre Puchot s’est installé à Saint-Denis. « Paris change beaucoup, ce n’était plus pour moi. Saint-Denis s’est présenté. Ça faisait sens, un endroit où on peut faire des rencontres qui ne sont pas stéréotypées. »

Son prochain livre, écrit avec Romain Caillet, sera une histoire du jihad de France à partir d’entretiens menés depuis le début des années 2000. «La jihadologie est un champ toujours peu exploré malgré la masse de livres publiés sur le sujet. » Très léger sourire. « Ce qui est embêtant — et symptomatique — c’est que beaucoup des gens qui écrivent sur le phénomène n’ont jamais rencontré un jihadiste… »

Les lecteurs avides de « choc de civilisation » ou de « maladie de l’Islam » en seront pour leurs frais. « Le but de mon travail, c’est de combattre une certaine approche “orientaliste” et ethnocentrée de ces pays-là et de l’Islam. Je veux vraiment prendre ces sociétés au sérieux, et ne pas considérer qu’elles ne sont que de pâles copies arriérées de ce qui s’est produit chez nous il y a longtemps. »