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Ketty Luntala
/ « Les récits des minorités doivent émerger »

Le 4 avril, le Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient a invité la comédienne et réalisatrice Ketty Luntala. Cette Dionysienne de cœur a présenté à l’Écran une lecture-performance du scénario de son premier court-métrage ayant pour décor la basilique. Le tournage aura lieu cet été. Rencontre.
Ketty Luntala va tourner cet été à Saint-Denis, son premier court métrage : Les Demoiselles
Ketty Luntala va tourner cet été à Saint-Denis, son premier court métrage : Les Demoiselles

Avec Les Demoiselles, son premier court métrage (1), Ketty Luntala, 29 ans, ancienne de Suger et de Paris 8, aujourd’hui comédienne et réalisatrice, pose les premières pierres d’un triptyque se déroulant en grande partie dans la ville des rois de France. Le premier volet raconte la rencontre poétique et onirique au sein de la basilique entre Lucie, pensionnaire de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, et Moussa, étudiant dionysien et agent de sécurité à la cathédrale.
 

LE JSD : Quelle est la genèse des Demoiselles ?

KETTY LUNTALA :Tout a commencé lorsque j’étais au lycée à Suger. L’établissement était partenaire du cinéma l’Écran et on passait parfois par le parc de la Légion d’honneur pour y aller. On croisait souvent des filles en uniforme et je me souviens que pour un groupe de garçons de ma classe, c’était tout un truc. Ils s’exclamaient à chaque fois en les voyant :« Ah ouais, les filles de la Légion d’honneur ! » Je trouvais ça incroyable. Je me disais : « Il y a des filles dans la classe mais eux ne voient qu’elles. » Je pense que les filles de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur éveillaient chez eux un imaginaire. Est-ce que c’était l’uniforme, est-ce que c’était le pensionnat ? Avec Les Demoiselles, j’ai voulu percer le mystère.

LE JSD : Lors du PCMMO, vous avez été invitée avec votre équipe à lire le scénario de votre film. Le spectateur a eu le droit à une lecture-performance originale qui mêlait théâtre et cinéma. Quel était l’objectif de cette expérience ?

KL :L’objectif était de donner à sentir l’univers du film. La lecture de scénario, généralement, c’est juste deux comédiens à la table qui lisent. Ça peut être compliqué de tenir pendant un certain temps comme ça. Comme on vient tous plus du théâtre que du cinéma, cette lecture-performance nous a permis de réfléchir en termes de mise en scène et de mise en espace. On est allé vers le cinéma en apportant le matériel théâtral qu’on connaît le mieux.

 

LE JSD : La basilique est un personnage à part entière dans ce court-métrage. Pourquoi faire se rencontrer dans cet endroit Lucie et Moussa ?

KL :Je pense que ce lieu donnait de l’ampleur à leur rencontre. Le fait qu’il se passe à l’intérieur quelque chose d’intime entre les deux personnages m’a donné l’impression que se racontait une histoire un peu évidente, sans que j’aie à créer un contexte. Le lieu racontait tout. Dans cette basilique, il y a à la fois la question du religieux et la question de l’histoire de France qui s’entremêlent. Je voulais traiter aussi la question de l’identité avec les rois de France qui sont enterrés là. Qu’est-ce que c’est être Français ? À quelle histoire on appartient ? Est-ce qu’on peut se réclamer de cette histoire de France qu’on apprend à l’école et qu’on retrouve aussi dans cette cathédrale ?

LE JSD : On parle de plus en plus des questions de représentations et de diversité culturelle au théâtre et au cinéma en ce moment. Quel est votre regard sur ces sujets ?

KL : Je pense qu’aujourd’hui c’est important qu’il y ait des réalisateurs venant de banlieue et issus de l’immigration. On est dans un pays marqué par l’immigration donc il est nécessaire qu’il y ait des récits de minorités qui émergent. Si non, c’est un problème, car cela veut dire qu’il y a toute une partie de la population française qui n’est jamais représentée au théâtre et au cinéma. Et après, on pose toujours la question du manque de diversité dans les salles de théâtre. Plus on va arriver à ce qu’il y ait d’autres formes de récits mises en avant, plus des gens vont se sentir concernés et vont se dire que le théâtre, le cinéma et les arts plastiques, ce sont des options pour eux aussi.

Il y a donc débat même si beaucoup de choses sont faites pour que ça change. Mais pour déconstruire le système, ça va prendre du temps, ça ne va pas se faire en un jour. Je pense que même s’il y a des portes qui sont fermées, il ne faut pas lâcher car il faut que ces histoires existent. Quelque part, j’envie les jeunes de la génération qui vient, ils ont des modèles. J’aurais aimé voir les films d’Amandine Gay ou d’Alice Diop (2) quand j’avais 15 ans. Aujourd’hui, c’est riche qu’il y ait des réalisatrices femmes et noires qui commencent à émerger. 
 

Le JSD : Quels sont vos projets à venir ?

KL : Je travaille actuellement sur un projet autour de la réalisatrice américaine Kathleen Collins, la première femme noire à avoir produit un long métrage. Elle était dramaturge, écrivaine, prof... Dans les années 80, elle a donné une master-class à l'université Howard (Washington) où elle évoque un bouquin de Sartre qui la fascine, Saint-Genet comédien et martyr. L'idée c'est de partir de cette matière pour créer un dialogue imaginaire entre cette femme qui est décédée quelques années après la réalisation de son premier film et moi, jeune femme qui essaye de faire des films en 2019.

Propos recueillis par Yslande Bossé
 

(1) Le scénario a été co-écrit avec Manon Feuvray, une amie rencontrée aux Ateliers Égalité des chances de La Fémis.

(2) Réalisatrices françaises. Amandine Gay a réalisé Ouvrir la voix en 2017. Alice Diop a réalisé entre autres La mort de Danton (2011), Vers la tendresse (2016), La Permanence (2016).

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