Cultures

INTERVIEW
/ « Hors normes a fait bouger les lignes »

Le 6 novembre, Cinébanlieue présentait à L’Écran Hors Normes d’Olivier Nakache et Éric Toledano en présence de l’équipe du film. Le JSD s’est entretenu avec le Dionysien Daoud Tatou, président du Relais d’Île-de-France qui vient en aide à de jeunes autistes et forme des référents, et Reda Kateb, acteur incarnant Daoud dans le film et parrain du festival depuis 10 ans.
Daoud Tatou (à gauche) et Reda Kateb (à droite) liés dans la vie et au cinéma. © Olivia Kouassi
Daoud Tatou (à gauche) et Reda Kateb (à droite) liés dans la vie et au cinéma. © Olivia Kouassi

LE JSD : Reda Kateb, cela fait 10 ans que vous êtes parrain de Cinébanlieue. Racontez-nous ce lien particulier que vous entretenez avec ce festival.

REDA KATEB : Dès le début, il y avait quelque chose qui coulait de source dans ce parrainage et dans ma relation avec l’équipe. La première fois que je suis venu, Un Prophète de Jacques Audiard venait de sortir, je trouvais que ce film avait une résonnance forte dans les quartiers. Pour moi, cela faisait sens de venir le présenter ici. Ce qui m’a plu aussi c’est tout le travail que Cinébanlieue fait à l’année pour encourager des jeunes talents à écrire, à s’emparer des caméras, à se servir des dispositifs de financement… Je pense que l’on a besoin que de nouveaux regards puissent émerger. Pas besoin de faire la Fémis pour avoir des choses à raconter. Avec Cinébanlieue on n’est pas dans une niche, on est loin d’avoir des films uniquement sur la banlieue. L’imaginaire est beaucoup plus large. Les films et les débats proposés donnent à voir d’autres choses au-delà des bâtiments de la banlieue que l’on connaît.

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LE JSD : Daoud Tatou, où en est le développement de l’association le Relais d’Île de France ?

DAOUD TATOU : En janvier 2018, la partie banlieue de prise en charge des cas complexes est devenue un Centre d’accueil de jour médicalisé qui a été repris par la fondation L’élan retrouvé, c’est un grand pas dans la prise en charge. Cela a institutionnalisé tous ces gens qui évoluaient dans un vide juridique. Actuellement, nous sommes en train de négocier un centre de jour médicalisé ici à Saint-Denis avec l’Agence régionale de santé et le département.
 

« Mettre les jeunes de quartiers populaires et les autistes ensemble »

LE JSD : Avez-vous constaté des améliorations pour l’association depuis la sortie du film Hors Normes ?

DT : Beaucoup de parents nous remercient, des gens saluent le travail formidable de nos jeunes référents. Le film a mis en lumière les cas complexes que personne ne voulait voir avant, mais aussi la détresse des parents. C’est un vrai film qui parle des autistes et pas uniquement des Asperger comme dans Rain Man. C’est vrai que cela existe mais cela reste une minorité, moins de 10 % des autistes sont de haut niveau. Le fait de mettre les jeunes des quartiers populaires et les autistes ensemble, c’est une force positive. Beaucoup ont été étonnés de ce lien possible entre ces deux populations. Pourtant, c’est quelque chose qui existe depuis 23 ans mais à chaque fois que nous avons voulu le montrer, ça a été mal compris. Les acteurs et réalisateurs de Hors Normes ont réussi à mettre en image ce que nous n’avons pas pu expliquer. C’est plus que fidèle à la réalité du terrain.

LE JSD : Reda, vous étiez-vous penché sur cette question de la prise en charge des jeunes autistes ?

RK : En 2014, Éric Toledano et Olivier Nakache avaient réalisé un documentaire sur ce sujet, On devrait en faire un film. Quand on s’est rencontré, ils m’ont parlé de l’histoire de Daoud et Stéphane et que nos deux rôles, à Vincent Cassel et à moi, seraient inspirés d’eux. J’ai visité ensuite les deux associations, Le Silence des justes et le Relais. Daoud m’a expliqué comment il travaillait. Je ne connaissais quasiment rien sur l’autisme. Je découvrais un monde que j’ignorais. Un monde de citoyens qui s’investissaient pour s’occuper d’autres personnes vulnérables. Le soir de la visite, j’ai dit à Olivier Nakache que j’avais envie de faire ce film. J’étais honoré et en même temps je mesurais la responsabilité d’incarner le personnage de Daoud. Et quand vous jouez quelqu’un qui existe et qui vous donne de sa personne, vous ne voulez pas le décevoir. Cela a pris du temps. Je ne pouvais pas faire l’économie de cette observation.

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LE JSD : Il y a une scène dans laquelle des inspecteurs de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) qui enquêtent sur les activités du Silence des justes sont complètement dépassés, voire effrayés par les jeunes autistes. Cette déconnexion, vous la ressentez dans votre travail ?

DT : Je la ressens mais pas seulement à travers les inspecteurs de l’IGAS. Le tout-venant ne connaît pas ces cas complexes. Notre travail avec Stéphane Benhamou, c’est de les faire sortir. Quand je vais à Carrefour et que mes jeunes pètent les plombs, les inspecteurs de l’IGAS c’est tout le monde ! Et j’ai envie de dire que c’est normal. Notre travail, c’est d’accompagner ces jeunes et de les faire accepter par les citoyens.

LE JSD : Depuis 2017, date du rapport des inspecteurs de l’IGAS, y’a-t-il eu du changement pour l’association le Silence des Justes ?

DT : On a toujours eu le droit d’exercer, mais le film a permis à Stéphane Benhamou d’obtenir l’agrément. On était encore dans un no man’s land administratif. Avec ce film, on a détrôné Terminator au box-office, mais on a réussi aussi à dépasser l’IGAS ! (rires) Ce film a une dimension politique car il aborde une question sociétale profonde, c’est pourquoi le film a fait bouger les lignes auprès du ministère de la Santé. 

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LE JSD : Comment avez-vous géré ces jeunes durant le tournage du film ? Avez-vous des fois été dépassés ?

RK : Il faut savoir qu’il y avait un vrai mélange au casting. Nous avions de jeunes comédiens, des vrais référents, des vrais autistes, des comédiens formés à des gestes et attitudes que peuvent avoir ces cas complexes.

DT : Pour nos référents, et nos autistes c’était une première. Là, on était très étonné par le respect de la production. Les techniciens savaient exactement quand il fallait arrêter de tourner. Un plateau de tournage c’est 50 personnes qui courent dans tous les sens et qui font le silence dès que la caméra tourne. Et puis, de l’autre côté nous avions nos jeunes autistes qui arrivent complètement désorientés. Et on voit qu’au moment de tourner, les jeunes autistes sont opérationnels. Et puis, ce qu’ont donné Reda et Vincent, c’était au-delà de leur travail. Reda m’a dit : « ce que tu me demandes là c’est un engagement. » Pour ma part, j’étais en mode VIP, j’observais. J’avais entièrement confiance en mon équipe. À partir du moment où je leur confie des jeunes autistes ils peuvent y aller à 100%. 

LE JSD : Il y a deux aspects traités dans le film à travers les deux personnages de Malik et Bruno. Avec Malik on aborde l’aspect de la formation, avec Bruno c’est plutôt la relation que peuvent entretenir ces éducateurs avec leurs jeunes. Est-ce que ce film est avant tout un constat de ce qu’il est possible de faire dans ces deux champs ?

RK : Pour moi c’est juste fidèle à ce que j’ai pu voir. C’est le miroir de notre société. Celle d’une France dans laquelle le talent qui existe dans nos quartiers a juste besoin qu’on lui accorde un peu de confiance et tout autant d’exigence. Avec ce regard bienveillant on peut faire en sorte qu’une énergie extraordinaire se déploie. À ce moment-là, on parle vraiment d’inclusion, de mixité religieuse, socio-culturelle… Le juif et l’arabe musulman meilleurs amis du monde en lutte pour les autistes, ce n’est pas un fantasme. Cela existe vraiment, on a donc cette validation du réel. Et si cela existe quelque part, c’est que cela peut exister n’importe où. 

Propos recueillis par Maxime Longuet

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