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/ « À Saint-Denis, tout le monde devait être accueilli »

Dans Histoire(s) de santé, paru en septembre, Marc Schoene, ancien directeur des services de santé municipaux de Saint-Denis, de 1976 à 2011, et ancien généraliste, revient sur son parcours. Une aventure médicale et politique.
Marc Schoene a présenté son livre jeudi 12 septembre au musée d’art et d’histoire dont il est amoureux. © Yann Mambert
Marc Schoene a présenté son livre jeudi 12 septembre au musée d’art et d’histoire dont il est amoureux. © Yann Mambert

Le JSD : Pourquoi avoir choisi le musée d’art et d’histoire pour présenter votre livre ?

Marc Schoene : Je pensais qu’étant retraité, il n’y avait pas de raison de le faire dans un lieu institutionnel. Je ne voulais pas présenter le livre dans un lieu médical non plus car la santé, pour moi, c’est surtout le « bien être ». La culture, le sport, l’éducation, tout ceci c’est la santé. J’avais envie de le mettre en avant. Aussi, l’opportunité s’est présentée car j’ai une relation particulière avec le musée. Quand je suis arrivé à Saint-Denis, la directrice du centre de santé du Cygne était la femme de Jean Rollin, le premier directeur du musée. J’ai noué un lien particulier avec lui. J’étais tellement amoureux du Carmel, de la collection autour de la Commune de Paris… Je trouve que ce musée n’est pas assez connu. J’avais envie d’attirer des gens ici. D’ailleurs, il m’est arrivé dans mon travail de directeur de la santé de faire des réunions au musée.

Le JSD : Vous dites que votre récit n’est pas celui d’un historien, mais qu’il relève plus d’un conte, très subjectif. Qu’est-ce que ce livre nous raconte de Saint-Denis ?

MS : J’avais envie de rappeler à ceux qui ont vécu la période 1976-2011, car je ne peux parler que de ce que je connais, qu’elle était exceptionnellement riche. Un certain nombre d’élus et de personnels en avaient conscience. Ce que l’on a fait mérite d’être raconté. Longtemps, les villes n’avaient pas forcément de compétence en matière de santé, ce qui n’a pas empêché Saint-Denis de s’engager avec un programme de santé. Avec la loi de santé adoptée par l’Assemblée nationale en juillet, l’État veut associer davantage les collectivités territoriales. Saint-Denis était donc précurseur sur cette question. Sur les 36 000 communes de France, il doit y avoir moins d’une cinquantaine de mairies qui sont dans ce cas-là.
 

Franc-Moisin : « un quartier qui cumulait toutes les difficultés » 
 

Le JSD : Vous avez été médecin-chef à Saint-Denis de 1976 à 2011. Quels ont été les grands chantiers sur cette période ?

MS : Nous avons fait des nouveaux centres de santé, de nouveaux centres de PMI… Mais il y a des chantiers plus forts que d’autres comme le projet mené à Franc-Moisin. J’y reviens longuement dans le livre. À la fin des années 1980, la Ville décide de se mobiliser pour Franc-Moisin. C’était un quartier qui cumulait toutes les difficultés : la toxicomanie, les impayés, l’enclavement… La Ville lance un programme avec une maîtrise d’œuvre urbaine et sociale et demande aux directeurs des différents services de prendre part au projet.

On n’avait à l’époque qu’une PMI dans le quartier, c’était la seule activité municipale dans la cité. J’ai activé mon réseau. Nous avons interrogé la population via des sociologues de Paris 8 pour identifier les problèmes de santé et les besoins. On a réussi à mettre autour de la table des gens qui s’estimaient en conflit : l’hôpital public, des médecins libéraux, la PMI, le centre médico-psychologique… Les débuts ont été délicats. Mais tous les professionnels du quartier étaient mobilisés, c’est devenu le projet santé Franc-Moisin. Il y avait aussi la lutte contre les poux. Ça paraît dérisoire mais cela nous a appris à savoir comment l’on s’adresse aux mamans, comment travailler avec les établissements scolaires, comment on communique sur l’image de la ville sans stigmatiser tout en informant, quand et comment mener une campagne…

Le JSD : Être médecin à Saint-Denis n’est pas une balade de santé. Quelles sont les difficultés rencontrées par les médecins ici ? Pourquoi si peu s’y installent ? Quelles sont les spécificités de ce territoire ?

MS : La question du peuplement domine. Vous ne faites pas la même chose selon la composition sociale de la ville. Sans porter de jugement, il faut quand même en tenir compte. Par exemple, nous avons mis en place une formation des secrétaires à l’accueil des populations étrangères. Nous avions nous-mêmes une diversité dans notre personnel. Aujourd’hui cela paraît normal, mais à l’époque nous étions en avance. Cela signifiait surtout qu’à Saint-Denis tout le monde devait être accueilli, c’était améliorer l’accès aux soins. Je considère que l’accueil signe aussi un projet politique et de santé.

Le JSD : Histoire(s) de santé est avant tout un livre politique ?

MS : Oui. Ce n’est pas par hasard que ça se passe à Saint-Denis. Mais j’aimerais que ce livre ait un écho dans d’autres villes. Pour moi, les politiques locales ont besoin d’impliquer les habitants et de travailler de façon collaborative. La verticalité ça ne marche plus. Il faut comprendre aussi que la santé ne peut progresser si elle ne considère pas qu’il y a des acteurs déterminants de la santé [sportifs, culturels, sociaux…] qu’il faut mobiliser. On a travaillé par exemple sur l’éducation sexuelle : il fallait que l’on s’associe aux enseignants, aux éducateurs, tous ceux qui étaient au contact des jeunes. C’est la même chose pour l’obésité. On ne peut pas rester qu’entre docteurs. Le centre médico-sportif s’illustre par son efficacité grâce notamment au relais dans les quartiers. 
 

« Il faut donner envie aux jeunes docteurs de venir »
 

Le JSD : Quel était votre périmètre d’action lorsque vous êtes arrivé à Saint-Denis ?

MS : Quand je suis arrivé c’était dingue. J’ai été nommé médecin-chef des services médicaux sociaux. Mon département comprenait le secteur de la santé (centres de santé, PMI, bureau d’hygiène), les crèches (la petite enfance) et le service social. Plus tard, cela a été redécoupé en directions que l’on connaît aujourd’hui.

Le JSD : Concernant l’accès aux soins, Saint-Denis est-il considéré aujourd’hui comme un désert médical ? Vous qui avez vu passer des générations de médecins, comment considérez-vous leur rapport au territoire ?

MS : On a eu de tout. Des médecins engagés qui revendiquaient le fait d’être là pour la population, certains étaient attirés à l’époque par la qualité de vie à Saint-Denis, d’autres au fil du temps ont véritablement souffert, sans implication aucune avec le territoire.

Le JSD : Selon vos observations, comment qualifieriez-vous les relations entre la Ville et le secteur libéral ? Quel est votre diagnostic ?

MS : La Ville n’est pas homogène. À l’époque, il y avait un discours chez certains : « Les médecins libéraux, ils sont là pour faire de l’argent. » Certains médecins voulaient s’en aller car ils prenaient des PV lors de leur visite à domicile. Des élus se braquaient quand je demandais que leurs conditions de travail soient facilitées. Aujourd’hui, les agences nationales de santé sont obligées de payer une prime aux médecins qui viennent travailler dans nos quartiers. C’est invraisemblable. De plus, ça ne suffit pas. Il faut donner envie aux jeunes docteurs de venir, il faut les accompagner, les accueillir.

Propos recueillis par Maxime Longuet

Histoire(s) de santé, Éditions PSD, 258 pages, 20 €.

Réactions

Ce docteur donne envie d'être lu ! Je retiens surtout qu'à propos des politiques locales il déclare : "la verticalité ça ne marche plus " ! Impliquer les habitants, travailler de façon collaborative...QUE OUI ! Le journaliste aurait pu lui poser la question : que pensez-vous de la LEGALISATION du cannabis, car c'est une question de santé publique !
Bonjour; @Claude Dewaele. Concernant l'échec de la verticalité municipale, c'est aux élus qu'il faut le dire, eux qui préche que la démocratie participative de Saint Denis est un exemple. Le problème de certains élus de la ville, c'est qu'ils sont restés dans le dogme et qu'ils ne voulaient absolument pas s'adapter aux réalités de la ville. Et au final, toute la population en a souffert car les medecins ne voulaient pas venir s'installer alors qu'on est à 20 min du centre de Paris. On est pas dans la Creuse ou la Nièvre. Je salue le courage de ce médecin et ceux qui restent ici. Alors pour le salut des habitants, merci aux élus de la majorité municipale de ne pas aggraver la situation.

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