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Cité Pablo-Neruda
/ « Un supermarché de la drogue »

Ce petit ensemble situé à l’extrémité du quartier Allende est une place forte du trafic de stupéfiants qui met sous pression les habitants et les salariés du bailleur PCH.
Le trafic s’organise au cœur de la cité, principalement sous ce porche qui donne accès à deux entrées d’immeubles.
Le trafic s’organise au cœur de la cité, principalement sous ce porche qui donne accès à deux entrées d’immeubles.

Tout commence par deux lettres reçues début mars au Journal de Saint-Denis. L’une écrite à la main, l’autre sur ordinateur. Les deux décrivent la même réalité : le trafic de stupéfiants ronge la cité Pablo-Neruda. « La drogue se vend en libre-service. Prix affiché et queue nuit et jour », écrit l’un des résidents. « C’est devenu un véritable supermarché de la drogue, déplore l’autre habitant. Ce problème de trafic dans la résidence n’est sans doute pas nouveau mais il se fait en plein jour au mépris de la sécurité, de la salubrité et de la tranquillité de tous les résidents. Nous rendant, malgré nous, complices de ces trafics. » Ces lettres sonnent comme des appels à l’aide. « On parle de Saint-Ouen, de la gare [de Saint-Denis], du grand stade [de France]. Nous, on nous oublie. »

Située au nord de la ville près de l’université Paris 8, la résidence Pablo-Neruda est un petit ensemble d’immeubles à l’extrémité est du quartier Allende. En apparence, c’est paisible. Au sud et à l’ouest, de petits pavillons se succèdent. Dans la résidence, il y a un beau terrain de foot en synthétique avec une aire de jeux. Les habitations forment un U avec un parking central. C’est là, au cœur de la cité, sous un porche, que se déroule principalement le trafic.

« Des jeunes sont défoncés, alcoolisés »

 « Ça deale comme dans beaucoup d’endroits de Saint-Denis et de Seine-Saint-Denis (93) », confie un riverain, qui veut éviter de stigmatiser la cité, même s’il ne conteste pas l’ampleur du business. « Il y a toujours eu du trafic de drogue dans le quartier, mais cela s’est clairement accéléré depuis environ trois, quatre ans », atteste-t-on à Plaine Commune Habitat (PCH), le bailleur social qui gère les 297 logements de la résidence. « Avec le quartier Gabriel-Péri, c’est le point de deal le plus important de la ville », assure Stéphane Peu, adjoint au maire et président de PCH, qui alerte depuis octobre 2013 la préfecture et le parquet de Seine-Saint-Denis suite à des plaintes d’habitants. On y vend essentiellement de la résine et de l’herbe de cannabis. Mais il y aurait aussi de l’héroïne et de la cocaïne.

Certains jours, surtout le week-end, des files d’attente se forment pour acheter les produits. En novembre dernier, suite à une importante opération policière, le trafic avait été estimé à 17 000 euros par jour à Péri (1). Selon une source, Neruda génère environ 15 000 euros. Contacté par le JSD, le commissariat de Saint-Denis n’a pas voulu communiquer sur ce chiffre. Néanmoins, selon nos informations, le quartier est une « zone prioritaire » pour les autorités du département. La disposition des lieux complique le travail des enquêteurs. Et facilite celui des dealers. Pour rejoindre le cœur de la cité en voiture où se trouve le parking, il y a seulement une entrée au nord par la rue David-Siqueiros, à sens unique. Les autres entrées, au sud, à l’est ou à l’ouest, sont piétonnes. Contrairement à Gabriel-Péri dans le centre-ville, où il y a du passage, des commerces et le tramway, la résidence Pablo-Neruda est enclavée. « On n’y passe pas si on n’a pas de raison », résume le bailleur social. À l’écart, elle est un point de vente idéal avec une bonne desserte par la route et les transports en commun avec la station de métro Université à 5 minutes à pied.

Dans le hall où se déroule la vente, il y a constamment au moins une personne de garde. Les premiers dealers arrivent vers midi. Le trafic se poursuit généralement jusqu’à minuit. « Le nombre des dealers fluctue, mais ils peuvent être jusqu’à une vingtaine de jeunes, voire plus », confie une source. « Il y a environ une dizaine de guetteurs aux différentes entrées de la cité, ils ont entre 13 et 17 ans. Les vendeurs, plus âgés, sont une dizaine. Il y a beaucoup de turn-over », raconte un résident qui enchaîne cigarette sur cigarette. « Ce ne sont pas des mauvais gars », poursuit-il. Mais l’homme décrit un climat pesant pour les habitants, spectateurs et otages du trafic. « Il y a régulièrement des allers-retours de voitures, ça crie. Jusqu’à minuit, ça peut aller. Mais après, des jeunes sont défoncés, alcoolisés, ça peut partir en couilles. » Si des jeunes habitent dans la cité, beaucoup viennent d’ailleurs, de Saint-Denis ou de villes limitrophes comme Stains ou Pierrefitte. Des personnes disent avoir vu des dealers dormir dans des voitures ou des immeubles.

Une gardienne, menacée, a été mutée

Les interventions de police ne permettent pas d’enrayer l’ampleur du business, mais elles créent des crispations dans la cité. « Les jeunes vivent dans la paranoïa des services de police. Ils ont eux-mêmes peur », décrit un connaisseur des lieux. Des visiteurs extérieurs sont ainsi parfois questionnés, voire contrôlés. En avril dernier, plusieurs prestataires n’ont pas voulu intervenir suite à des contrôles ou des menaces. Un chantier de mise en place de garde-corps sur les toits a été arrêté.

La loge, située juste en face du point de deal, est en train d’être déplacée à l’entrée de la résidence pour faciliter le travail des équipes. En début d’année, une des deux concierges, menacée, a été mutée. Depuis trois ans, il y a eu six changements de gardiens. « Les employés sont sous pression. Ils s’épuisent à être spectateurs du trafic. Ils sont parfois témoins de scènes de violence », explique-t-on à PCH. La même dynamique est à l’œuvre du côté des habitants. « On reçoit tous les jours des plaintes, poursuit le bailleur. On a beaucoup de départs. Les gens ne veulent pas rester. » Un habitant, fataliste, soupire : « On arrêtera des trafiquants. Mais on n’arrêtera pas le trafic. » Puis il demande : « Je ne cautionne pas ce qu’ils font. Mais au moins qu’ils le fassent dans le respect. »

Aziz Oguz

(1) Le JSD n° 1064 du 9 décembre 2015

 

« À notre échelle, on montre qu’il y a des alternatives »

Des élus, comme Julien Colas, et des associations, comme Nuage, essaient de montrer aux jeunes que d’autres voies sont possibles.

« On n’est pas des shérifs, prévient tout de suite Julien Colas, élu en charge des quartiers Allende et Pablo-Neruda. On ne peut pas suppléer les carences de l’État en Seine-Saint-Denis en matière de police et de justice. » Depuis une dizaine d’années, les effectifs de police sont insuffisants à Saint-Denis, moins de 300 agents, alors que la population a augmenté. Les avocats et les fonctionnaires du tribunal de grande instance de Bobigny ont manifesté en début d’année pour demander plus de moyens. « On a aussi besoin de perspectives d’avenir, d’emplois. » Selon les chiffres de l’Insee, en 2012 le taux de chômage des 15-24 ans dépasse les 40 % à Saint-Denis et les villes avoisinantes (24 % au niveau national en 2015). Néanmoins, l’élu assure que la municipalité renforce sa présence dans la résidence.

« Il n’y a pas de solution miracle »

« On doit s’approprier le quartier, faire vivre ses structures, créer de la confiance avec les gens », poursuit-il. L’adjoint donne l’exemple de la réouverture de l’annexe de quartier en 2014. Il y a aussi une ludothèque pour les enfants. Des associations ont des locaux comme Accion Artistica qui propose de l’accompagnement scolaire et des cours de langue française à des femmes. L’association Nuage est également active. Créée début 2015, elle a déjà organisé la fête de quartier l’année dernière, des projections et des débats suite aux attentats de janvier et novembre 2015, un tournoi de foot inter-quartiers, fait de la sensibilisation au vote ou encore mis en place des chantiers d’insertion pour les jeunes. « À notre échelle, on montre qu’il y a des alternatives », explique Bakary Soukouna, l’un de ses fondateurs.

Cet éducateur de 29 ans a grandi à Pablo-Neruda. Il y habite toujours. Il a vu la cité se dégrader, notamment au niveau du bâti. Le Dionysien voit évoluer des jeunes qui sont dans le besoin. « Il y a beaucoup de chômage, de précarité. Certains se disent qu’ils n’ont pas le choix. Là, c’est notre rôle de leur montrer qu’une autre voie est possible », souligne l’éducateur, pragmatique mais volontariste. « Il n’y a pas de solution miracle. Il faut tout un maillage pour permettre aux jeunes de s’en sortir », souligne l’acteur associatif. Pour lui, cela passe par le travail de la Ville, des élus, des éducateurs, de la police mais aussi des familles et de l’école. Aujourd’hui, Nuage regroupe une trentaine de bénévoles issus des quartiers de la ville. « Cela a pris au-delà de nos espérances », se réjouit-il. Des exemples qui montrent que d’autres chemins existent.

AO

Mardi 10 mai 2016 - 05:00 - Mercredi 11 mai 2016 - 15:30

Réactions

A quand une vrai police de proximité a quand le retour des gardiens de la paix a quand un gouvernement qui prend en compte la sécurité dans nos qiartiers6
A quand une vrai police de proximité a quand le retour des gardiens de la paix a quand un gouvernement qui prend en compte la sécurité dans nos qiartiers6
Comment en vouloir à la police?Pas d'effectif,pas de responsabilités de la part des parents,la main mise par certains groupes etc.....La réponse :organiser des collectifs de Dionysiens de cartiers pour contrer ce fléau, mais ce n'est pas autorisé...Certaines personnes connaissent les guetteurs,pourquoi ne pas dénoncer les parents à la police? De la délation ?des jeunes se retrouvent gravement atteints, il y en qui en meurent, ou est le coté positif de cette situation? Je pense que notre aide vis-à-vis de la police et notre sens civique est à prendre en considération Non? De toute façon il faut s'en mêler et ne pas laisser pourrir, l'avenir de nos enfants en dépend.LENY de St-Denis
Je sais qu'on me reprochera de faire la morale mais ce que vous pouvez savoir c'est que je fais le nécessaire dans mon coin sur le sujet de la drogue. Je suis abasourdi par la réaction de certaines personnes de mon entourage. Il ne faut rien faire par peur des représailles( pneus crevés ext...) n a un bien et le laisse entre les mains des dealers ? on paie des charges pour ce bien, pourquoi faire? Vous voulez que notre ville devienne Marseille bis, aussi laissons les dealers diriger notre ville pourquoi pas. Des gens viennent se plaindre je leur demande ce qu'il font à ce sujet? Laissons ce problème aux autres comme toujours. Ces parents qui laissent leur progénitures pourvoir aux aides( argent), plutôt que d'aller à l'école Je pose la question aux parents.
Quel scoop... Voila ce que ça donne une mairie qui privilégie le clientélisme et les petits arrangements entre amis, par exemple les 500 kgs de drogue trouvés au centre technique en décembre dernier. J'ai possédé un studio avenue Paul Vaillant-Couturier. Un dealer de drogue et de logements (dès qu'un locataire quittait les lieux, il investissait l’appartement dans l’heure-même) n'a jamais été inquiété alors que nous avons faits des pieds et des mains auprès de la municipalité et de Plaine commune. Résultats des courses ? Les modestes petits propriétaires qui voulaient vendre ce voyaient leur logement préempté à 800 euros le m²... Merci Monsieur Peu !
Par ailleurs, comment expliquer que la police municipale ne fasse rien alors que l'on trouve un fumeur de shit se roulant tranquillement un joint tous les 30 mètres rue de La République et Gabriel Péri ? J'ai interrogé des policiers à plusieurs reprises sur ce sujet et c'est invariablement la même réponse : "On n'a rien vu...". Je me suis fait jeter l'autre jour du bistro de bobo-gauchos-bien-pensants à l'angle des rue Péri et de la Boulangerie. La raison ? Celle d'avoir interpellé un mec qui se préparait tranquillou un bedo en terrasse, en lui signalant que j'en avais marre de cette impunité devant les yeux de mes enfants de 10 et 5 ans. Résultat des courses : j'ai failli me prendre un point par le "consommateur" et je me suis fait jeter par le patron du bar. La prochaine fois, je viendrai à poil et avec ma pipe à crack ; j'ai le droit ?