Voix des invisibles : donnez de la dignité
Certaines voix ne se taisent pas : on les fait taire. Des figures oubliées de l'histoire, des artistes issus de communautés marginalisées, des individus dont la parole même constitue une donnée biométrique à protéger... donner une voix aux invisibles n'est pas une métaphore abstraite, c'est un acte politique, artistique et technologique. Trois initiatives récentes, chacune dans son registre, illustrent concrètement ce que signifie rendre audibles ceux que le monde préfère ignorer.
Des histoires effacées qui refont surface
Le podcast La Voix des invisibles, saison 2, produit et réalisé par Gérard Noiriel et réalisé techniquement par Charlotte Roux, retrace les parcours de dix personnages que l'Histoire officielle a soigneusement évités. Disponible depuis le 22 mai sur France Culture, la série propose 10 épisodes de 30 minutes, soit cinq heures d'immersion dans des destins fracassés, du Moyen Âge au XXe siècle.
Qui sont ces fantômes ? Peter Schwarber, bourgeois de Strasbourg au XIVe siècle qui s'opposa à la persécution des Juifs. Marie Perraudeau, accusée de sorcellerie. Sébastien Le Balp, notaire breton du XVIIe siècle et figure de la révolte du papier timbré en Bretagne. Herculine-Abel Barbin, première personne intersexe ayant laissé un témoignage intime en Occident. Lumina Sophie Roptus, militante anticoloniale emprisonnée au bagne de Cayenne après la révolte martiniquaise de 1870. Ou encore Mamadou Hady Bah, tirailleur sénégalais fusillé par la Gestapo en 1943.
Ces dix vies brisées posent une question qui dépasse largement la sphère historique : pourquoi certains récits humains sont-ils systématiquement exclus des mémoires collectives ? Valentin Jamerey-Duval, paysan analphabète devenu savant, ou Hélène Brion, enseignante et militante féministe socialiste du début du XXe siècle, rappellent que l'ascension sociale et la résistance intellectuelle ont toujours été combattues quand elles venaient d'en bas.
| Personnage | Époque | Raison de l'invisibilité |
|---|---|---|
| Peter Schwarber | XIVe siècle | Opposant à la persécution des Juifs à Strasbourg |
| Herculine-Abel Barbin | XIXe siècle | Identité intersexe, tabou absolu |
| Lumina Sophie Roptus | XIXe siècle | Résistance anticoloniale, bagne de Cayenne |
| Mamadou Hady Bah | XXe siècle | Tirailleur sénégalais, résistant fusillé |
| Jeanne Establet | 1792 | Femme emportée par la Révolution à Carcassonne |
La réussite du projet tient aussi à sa rigueur de production : documentation musicale assurée par Pierre Plantin, archives INA par Émilie Lacot, prises de son par Mathieu Le Roux, Tahar Boukhlifa et Sébastien Royer, mixage par Manuel Couturier. Un travail collectif au service de récits que personne n'avait encore rassemblés de cette façon.
Le programme Voix inVisibles : une résidence pour créateurs sous-représentés
Soutenu par les Résidences PHI (407 rue Saint-Pierre, Montréal), le programme Voix inVisibles répond à une logique simple mais souvent absente des milieux culturels : offrir aux créateurs noirs de la large région de Montréal les conditions concrètes pour développer leurs projets narratifs. Pas une conférence, pas un panel. Une résidence intensive de trois jours, avec du mentorat collectif et des séminaires d'experts.
En 2026, 8 artistes ont été sélectionnés : Jenn Amankrah, Mélissa Andrianasolo, Tanya Déry-Obin, Marie-Denise Douyon, Roy Kingsley, Richy Lee, Sarra Mirghani et Aline-Sitoé N'Diaye. Le calendrier est précis et contraignant : séance d'introduction obligatoire le 28 mai 2025, puis les jours 1, 2 et 3 les 6, 13 et 20 juin 2026, avec des mentorals en ligne les 9, 16 et 23 juin de 17h à 19h, et une soirée finale prévue en septembre 2026.
La sélection repose sur trois critères pondérés de façon transparente :
- Clarté, vision et portée du projet : 50% de la note finale
- Travaux antérieurs et portfolio : 25%
- Motivation à participer : 25%
Pour être admissible, il faut être créateur ou conteur issu des communautés noires de la grande région de Montréal, avoir réalisé au moins une œuvre reconnue par les pairs dans le domaine de la narration, et avoir un projet en développement. Ce n'est pas un programme pour débutants. C'est une rampe de lancement pour des voix qui ont déjà quelque chose à dire, mais pas encore les moyens structurels de le porter loin.
Les mentors 2026 forment une équipe remarquablement diverse : Craig Quintero pour la réinvention des codes narratifs, Daniela Mujica pour les récits de la diaspora africaine, Dawit L. Petros pour la puissance du récit en une seule image, Jason Anderson pour le passage du court au long format, Manuel Mathieu pour le symbolisme universel en peinture, Jane Kim pour les laboratoires créatifs, Opal H. Bennett pour humaniser les enjeux sociaux, et Dominique Fils-Aimé pour le lyrisme et la musique.
Le programme, dirigé par Jorge Camarotti, réalisateur afro-brésilien né à São Paulo dans une famille ouvrière et installé à Montréal depuis 2003, repose sur une approche intersectionnelle. Son film Ousmane, présenté en première mondiale au TIFF 2021, a remporté 15 prix, été projeté dans plus de 60 festivals, sélectionné aux Oscars 2023 et acquis par The New Yorker pour l'Amérique du Nord. Variety et Hollywood Reporter l'ont classé parmi les dix meilleurs films de 2022. Fernando Meirelles, lui-même nommé aux Oscars, a rejoint le projet comme producteur exécutif. Autrement dit : Camarotti sait exactement de quoi il parle quand il accompagne des créateurs invisibles vers la lumière.
Quand la voix elle-même devient un territoire à défendre
Il existe une autre forme d'invisibilité, moins évidente mais tout aussi structurante : celle que subissent les individus lorsque leur voix, comme donnée biométrique, circule sans leur consentement. Emmanuel Vincent, chercheur en informatique à l'Inria et au Loria, travaille précisément sur ce problème. La voix révèle l'âge, le genre, l'état de santé, les émotions et l'origine géographique. C'est une carte d'identité sonore que personne n'a choisie de rendre publique.
Les techniques d'anonymisation actuelles vont de la modification des formants à la déformation spectrale fondée sur le coefficient de McAdams, jusqu'aux approches par GAN (Generative Adversarial Networks) qui modifient des attributs vocaux spécifiques. Une méthode hybride innovante enchaîne reconnaissance automatique de la parole (ASR) et synthèse vocale (TTS) : la parole est convertie en texte, puis resynthétisée avec une voix différente, rendant l'original introuvable.
Depuis 2020, le VoicePrivacy Challenge pousse les chercheurs à concevoir des solutions robustes. L'évaluation de 2024 a porté sur des techniques de modification dynamique des durées phonétiques. Le projet ENACT, lauréat de l'AMI IA Cluster, prolonge ces travaux vers des applications concrètes : centres d'appels, collecte de données de santé, et bien d'autres secteurs où la confidentialité vocale reste un angle mort. Le Règlement IA européen, publié en juillet 2024, commence à poser un cadre légal, mais la technique avance plus vite que le droit. Pour les invisibles dont la voix est captée sans leur accord, cette course contre la montre a des enjeux très réels.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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