Tramways nommés Désir : le film culte
Un tramway nommé Désir tire son titre d'un détail bien réel : la ligne de tramway qui circulait rue Desire, dans les quartiers populaires de La Nouvelle-Orléans. Tennessee Williams a transformé ce tramway en métaphore puissante du désir comme moteur et comme destruction. La pièce, créée à Broadway en 1947, a remporté le prix Pulitzer dès 1948. Un double coup d'éclat pour un auteur qui s'imposait comme la voix la plus troublante du théâtre américain.
Synopsis et personnages : un huis-clos sous haute tension
Blanche DuBois débarque chez sa sœur Stella, dans un quartier ouvrier de La Nouvelle-Orléans. Elle se présente comme une héritière raffinée, mais son patrimoine a disparu, ses certitudes aussi. Face à elle, Stanley Kowalski, le mari de Stella : ouvrier d'origine polonaise, viril, instinctif, imperméable aux faux-semblants. Il flaire immédiatement le mensonge derrière la prestance de sa belle-sœur.
Ce qui devait durer quelques jours s'étire en un long séjour, de plus en plus oppressant. Stanley gratte, interroge, déstabilise. Blanche, elle, s'accroche à ses illusions avec une fragilité que l'on devine morbide. Entre les deux, Stella tente de survivre à une situation qui la dépasse. Harold Mitchell, ami de Stanley, brièvement fasciné par Blanche, exhaustive ce quatuor sous pression.
Le texte oscille entre thriller psychologique et tragédie intime. On suit la descente de Blanche comme on regarde quelqu'un avancer sur une corde au-dessus du vide : avec l'espoir irrationnel qu'elle ne tombe pas. Le titre n'est pas une image douce. Le désir, ici, ne sauve personne.
L'adaptation cinématographique d'Elia Kazan : naissance d'une légende
En 1951, Elia Kazan adapte la pièce pour le cinéma avec un budget de 1 800 000 USD. Le film sort en salle le 28 mars 1952 pour une durée de 2 heures 02 minutes. Le scénario est signé par Tennessee Williams lui-même, avec la collaboration d'Oscar Saul.
Kazan choisit Vivien Leigh pour incarner Blanche DuBois, au détriment de Jessica Tandy, qui avait créé le rôle à Broadway. Le studio jugeait Leigh plus bankable. Ce choix a alimenté une controverse durable : Tandy avait construit le personnage de l'intérieur, au point, dit-on, de peiner à distinguer sa propre vie de celle de Blanche. Un investissement qui lui a coûté le rôle.
| Rôle | Broadway (1947) | Film (1951) |
|---|---|---|
| Blanche DuBois | Jessica Tandy | Vivien Leigh |
| Stanley Kowalski | Marlon Brando | Marlon Brando |
| Stella Kowalski | Kim Hunter | Kim Hunter |
| Harold Mitchell | Karl Malden | Karl Malden |
Marlon Brando, lui, conserve son rôle. Et c'est là que tout bascule. Sa façon d'habiter Stanley Kowalski, toute en sensualité brute et en présence physique débordante, modifie le jeu d'acteur américain. Le film récolte 7 prix et 11 nominations. Kazan et Brando se retrouveront pour Viva Zapata ! en 1952, puis pour Sur les quais en 1954, deux autres monuments.
La note moyenne des spectateurs atteint 4,0 sur 5 avec 5457 notes et 175 critiques. La presse fait encore mieux : 4,3 sur 5, avec des retours enthousiastes dans les Cahiers du Cinéma, Télérama ou Les Inrockuptibles. Une version restaurée est sortie le 25 juin 2014. Aujourd'hui, le film reste disponible en VOD dès 2,99 euros, distribué en France par Park Circus France.
Adaptations théâtrales : une œuvre qui ne vieillit pas
La pièce a connu des déclinaisons scéniques dans presque chaque décennie depuis sa création. Voici les principales productions françaises et francophones :
- 1949 : mise en scène de Raymond Rouleau au Théâtre de l'Œuvre
- 1951 : reprise au Théâtre des Champs-Élysées
- 1974 : production de Michel Fagadau au Théâtre de l'Atelier
- 1999 : adaptation de Jean-Marie Besset au Théâtre de l'Eldorado, avec Caroline Cellier (nomination Molières) et Samuel Le Bihan
- 2010 : mise en scène de Krzysztof Warlikowski à l'Odéon-Théâtre de l'Europe, avec Isabelle Huppert, sous le titre tronqué Un tramway
- 2011 : production de Lee Breuer à la Comédie-Française
- 2024 : mise en scène de Pauline Susini au Théâtre des Bouffes-Parisiens, avec Cristiana Reali, couronnée du Molière 2024 de la meilleure comédienne
L'adaptation de 1995 par le compositeur André Previn a même poussé la pièce jusqu'à l'opéra. La résistance du texte à tous les formats tient à une chose simple : Williams a écrit des personnages, pas des archétypes. Pedro Almodóvar l'a compris mieux que quiconque dans Tout sur ma mère, où les représentations de la pièce résonnent directement avec les tourments de son héroïne Manuela.
Prolongements culturels et où voir le film aujourd'hui
Un tramway nommé Désir s'est infiltré jusque dans la culture pop la plus décomplexée. Benny Hill en a tiré une parodie en 1991 dans son show satirique. L'année suivante, Jeff Martin signait Un tramway nommé Marge pour Les Simpson, épisode S4E2, où Marge incarne une Blanche de banlieue américaine. Ces parodies ne diminuent pas l'œuvre ; elles confirment son ancrage dans l'imaginaire collectif.
Tennessee Williams reste une référence essentielle de la dramaturgie mondiale. Un tramway nommé Désir figure aux côtés de La Chatte sur un toit brûlant (1955) et La Nuit de l'iguane (1961) parmi ses pièces les plus jouées. En Europe francophone, ses droits sont gérés par Marie Cécile Renauld, MCR Agence Littéraire, en accord avec Casarotto Ramsay & Associates.
Si vous souhaitez découvrir ou redécouvrir le film, il est disponible en streaming et en VOD sur plusieurs plateformes. Pour aller plus loin dans l'univers de Williams et de La Nouvelle-Orléans au cinéma, Autant en emporte le vent ou Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans constituent des prolongements pertinents, chacun à leur façon.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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