Tito : mort du maréchal et fin de la Yougoslavie
Le 4 mai 1980 à 15h05, l'électrocardiogramme du centre médical de Ljubljana enregistre l'arrêt cardiaque de Josip Broz Tito. Après 113 jours d'hospitalisation et 68 jours de coma artificiel, le maréchal de Yougoslavie s'éteint. Né le 7 mai 1892 à Kumrovec, en Autriche-Hongrie, il avait tenu pendant 35 ans un pays multiethnique au bord du précipice. Sa mort signe, pour beaucoup, l'acte de naissance de la catastrophe yougoslave.
Les derniers mois de Tito : une agonie médicale sous tension politique
Le 1er janvier 1980, Tito est admis d'urgence au centre médical de Ljubljana pour une thrombose à la jambe gauche ayant dégénéré en gangrène. Diabétique depuis 1954, son état se dégrade rapidement. Les 12 et 13 janvier, le Conseil médical composé de Brecelj, Kičić, Ristić, Lalević et Makhota pratique un pontage vasculaire. L'intervention échoue.
Entre le 14 et le 15 janvier, deux infarctus successifs frappent le maréchal, doublés d'un œdème pulmonaire avec une fièvre dépassant 39°C. L'amputation de la jambe gauche, réalisée le 20 janvier, s'impose comme seule issue. Le risque de mortalité est alors estimé entre 20 et 25 %. Deux experts étrangers sont consultés : le Professeur Michael Ellis DeBakey de l'université de Houston et le Professeur Marat Kniazev de l'université de Moscou.
La suite ressemble à un effondrement en cascade. Le 10 février, des complications néphrologiques liées au diabète imposent la pose d'un pacemaker. Le 18 février, Tito passe sous hémodialyse. Une pneumonie est diagnostiquée le 25 février. Le 26, face à une insuffisance respiratoire critique, les médecins l'intubent et l'anesthésient totalement. Il ne se réveillera plus. 68 jours de coma artificiel s'écoulent avant l'arrêt cardiaque final.
L'annonce de sa mort interrompt à la 43e minute un match entre le Hajduk croate et la Crvena Zvezda serbe. Les joueurs se regroupent au centre du terrain, certains pleurent. À Split, 50 000 personnes chantent spontanément : "Camarade Tito, nous te jurons que ton peuple ne déviera pas de ton chemin."
Des funérailles nationales au carrefour du monde
Le 8 mai 1980, Belgrade accueille des obsèques sans précédent dans l'histoire de la diplomatie contemporaine. 209 délégations représentant 127 pays font le déplacement. Entre 700 000 et un million de personnes assistent à la cérémonie, filmée par 41 caméras retransmettant l'événement sur 58 chaînes télévisées de 42 pays.
La dépouille avait voyagé depuis Ljubljana à bord du train bleu personnel de Tito, traversant la Slovénie et la Croatie. À Vinkovci, 50 000 personnes attendent le convoi. À Belgrade, entre 200 000 et 300 000 personnes accueillent le train. Au total, 500 000 personnes s'inclinent devant le cercueil, 7 768 d'entre elles assurant les 950 veilles en deux jours et trois nuits.
Le cercueil, recouvert du drapeau à étoile rouge, est porté par des amiraux au son de la Marche funèbre de Chopin et au rythme de 48 coups de canon. Le cortège déploie 365 drapeaux, dont 341 yougoslaves et 21 italiens, évoquant les brigades de la Seconde Guerre mondiale.
La liste des présents constitue un inventaire de la scène internationale de l'époque :
| Personnalité | Pays / Fonction |
|---|---|
| Léonid Brejnev | URSS, secrétaire général |
| Indira Gandhi | Inde, Premier ministre |
| Margaret Thatcher | Royaume-Uni, Premier ministre |
| Hua Guofeng | Chine, président |
| Raymond Barre | France, Premier ministre |
| Walter Mondale | États-Unis, vice-président |
| Kim Il Sung | Corée du Nord, leader |
| Baudouin | Belgique, roi |
Valéry Giscard d'Estaing, Jimmy Carter et Fidel Castro brillent par leur absence. Tito est inhumé à 15h15 à la Maison des Fleurs, sa résidence de Belgrade depuis 1944. La plaque de marbre porte une seule inscription dorée : Josip Broz Tito 1892-1980. En trente ans, 20 millions de visiteurs viendront sur sa tombe.
La Yougoslavie après Tito : l'héritage sous-miné de l'intérieur
La Constitution de 1974 avait renforcé le fédéralisme en cédant davantage de pouvoirs aux républiques et en créant les provinces autonomes du Kosovo et de Voïvodine au sein de la Serbie. Dès 1979, le Mémorandum de l'Académie serbe des Sciences et des Arts (SANU) identifiait une "coalition anti-serbe" et parlait de "génocide culturel" des Serbes au Kosovo. Ce texte, rédigé par une dizaine d'intellectuels, représente la première remise à l'ordre du jour de la "question serbe" dans l'ère post-titiste.
Les 23 et 24 septembre 1987, le Huitième plénum de la Ligue des communistes de Serbie consacre la victoire de Slobodan Milošević sur Dragisa Pavlović et Ivan Stambolic. C'est le tournant idéologique le plus décisif du parti depuis 1945.
La suite s'enchaîne avec une logique brutale :
- Le 8 avril 1990, les premières élections pluripartites se tiennent en Slovénie.
- Le 17 août 1990, les Serbes de Croatie dressent des barricades en Krajina.
- Fin mars 1991, les premiers coups de feu éclatent dans la région des lacs de Plitvice.
- En juin 1991, la Slovénie et la Croatie proclament leur indépendance.
- Au printemps 1992, la guerre s'étend à la Bosnie-Herzégovine, menant au massacre de Srebrenica.
La yougonostalgie naît dans ce contexte. La plupart des personnes ayant vécu sous Tito regrettent la stabilité sociale, la liberté de circuler et un système de protection sociale que la guerre a balayé. Dix ans après sa mort, la Yougoslavie implosait. Le drapeau à étoile rouge emporté par le vent lors du cortège funèbre semblait, rétrospectivement, plus prophétique qu'anecdotique.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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