Shadi Al Zaqzouq : l'art du Printemps arabe
À 7 ans, Shadi Al Zaqzouq troquait déjà ses portraits de Yasser Arafat et ses dessins de Mickey Mouse contre des cadeaux. Né en 1981 à Benghazi, en Libye, de parents palestiniens originaires de Jaffa, cet artiste a construit une trajectoire hors du commun, entre exil, résistance et création. Son lien avec le Printemps arabe a tout changé.
Un parcours artistique forgé entre Gaza et Paris
Shadi Al Zaqzouq grandit à Benghazi avant de rejoindre Gaza après les accords d'Oslo, d'abord en 1993, puis définitivement en 1998 avec sa mère, à l'âge de 17 ans. Son père, né au Caire dans une famille de réfugiés, n'avait jamais eu le droit de fouler le sol palestinien. Cette blessure transmise marque profondément l'artiste.
Il étudie la musique classique au Collège de Musique de Deir El Balah, au centre de la bande de Gaza, et enseigne la guitare classique pendant 5 ans dans 4 écoles de la région. Parallèlement, il apprend la peinture seul, dans le grenier familial. Autodidacte convaincu, il développe ses techniques sur le toit de la maison à partir de 1996.
En 2003, il présente « Ligne Rouge » à un concours de peinture à Ramallah : 60 cartons disposés sur un mur, formant eux-mêmes un mur symbolique, directe référence au mur de l'Apartheid en Palestine. Trois ans plus tard, en 2006, il remporte le Young Artist of the Year Award (YAYA), organisé par la fondation palestinienne Al Qattan et le consulat de France à Jérusalem.
Ce prix lui ouvre les portes de la Cité Internationale des Arts de Paris pour une résidence de 6 mois à partir de février 2007. En France, le parcours se révèle semé d'obstacles : les grandes écoles d'art lui refusent l'accès, officiellement pour son niveau de français, alors qu'il voit des étudiants étrangers ne parlant pas un mot de la langue y être admis. C'est un professeur d'origine tunisienne à l'Université Paris 8 de Saint-Denis qui lui offre une porte de sortie, en l'accueillant en philosophie, puis en facilitant son passage au département d'Arts Plastiques. Il y obtient son diplôme en 2009-2010. Aujourd'hui, il vit et travaille dans sa banlieue parisienne, sans avoir revu ses frères depuis 9 ans.
Le Printemps arabe comme catalyseur de son art engagé
2011 marque un tournant radical dans son travail. Les soulèvements populaires en Tunisie et en Égypte l'inspirent immédiatement. Il crée « Rock Me All Night Long », une œuvre qui connecte la troisième Intifada palestinienne au mouvement du Printemps arabe, mêlant revendication politique et énergie brute.
L'année suivante, à l'Art Dubai 2012 (du 21 au 24 mars, avec 75 galeries de 32 pays), son tableau « After Washing » est censuré dès l'ouverture. L'œuvre montre une manifestante brandissant un slip d'homme sur lequel est écrit "dégage", message adressé à Hosni Moubarak. Voici ce qui s'est passé selon Sossy Dikijian, directrice artistique de la galerie Artspace :
| Œuvre censurée | Artiste | Motif officiel |
|---|---|---|
| « After Washing » | Shadi Al Zaqzouq | Raisons morales/religieuses |
| « You Were My Only Love » | Zakaria Ramhani (Maroc) | Raisons morales/religieuses |
| Statue homme nu | Nadim Karim (Liban) | Nudité |
| Peinture religieuse | Khoro Hassan Zadah (Iran) | Offense à l'imam Ali |
L'affaire fait le tour des médias internationaux. La censure, loin de l'étouffer, amplifie sa visibilité. Le porte-parole de la foire avait pourtant assumé la décision sans détour : lors des visites royales, le contenu est examiné selon les valeurs culturelles des Émirats arabes unis. Le cheikh Mohammed était attendu. Les tableaux ont disparu.
Dismaland, le boycott et l'identité comme terrain de lutte
Son geste le plus fort reste celui de Dismaland en 2015, l'événement organisé par Banksy en Angleterre. Invité à exposer, Shadi Al Zaqzouq refuse catégoriquement de présenter ses toiles aux côtés de peintres israéliens sans opposition à la politique d'occupation. Il recouvre ses œuvres d'un grand drap blanc, en signe de protestation contre la normalisation culturelle.
Ce refus fait scandale. Mais il force la presse à parler du boycott culturel de l'occupation israélienne. Résultat concret : après l'exposition, des invitations affluent de plusieurs pays. Sa page Facebook dépasse les 7 000 contacts, et il commence enfin à vivre de son art. Il a aussi participé à « Crisis of History #2 : Fight History » à l'institution Framer Framed à Amsterdam, du 8 février au 8 mars 2015, sous la direction du curateur Robert Kluijver.
Son travail examine des thèmes précis :
- La fierté palestinienne et la nécessité de dépasser certains blocages pour exister librement
- L'islamophobie en Europe et la crise identitaire vécue comme immigrant
- La figure du « musulman punk », synthèse de deux identités jugées incompatibles
- La représentation des Palestiniens comme des taupes, privés d'accès à Jérusalem
Franchement, l'art de Shadi Al Zaqzouq dérange. En France, les galeries le jugent trop engagé, trop réaliste, pas assez abstrait. Il reste censuré dans la plupart des pays arabes, sauf au Liban. Sa vision est tranchée : la tragédie palestinienne est si énorme qu'elle en devient grotesque, et la seule réponse honnête est le surréalisme. Il refuse qu'on le réduise à une seule étiquette, que ce soit "Palestinien" ou "artiste politique". Son intérieur, dit-il, ressemble à une tente. Et ça, aucune censure ne peut l'effacer.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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