Vendredi 12 juin 2026

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Révolte des classes populaires : capacité intacte

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Par Romain
5 min de lecture
Révolte des classes populaires : capacité intacte

Une hausse de trente centimes sur le ticket de métro à Santiago du Chili. Une taxe sur WhatsApp au Liban. L'annonce d'un cinquième mandat pour Abdelaziz Bouteflika en Algérie. Ces déclencheurs paraissent dérisoires, presque absurdes. Pourtant, entre 2018 et 2020, ils ont suffi à embraser des pays entiers. La capacité de révolte des classes populaires, que certains croyaient émoussée par les transformations du capitalisme contemporain, s'est révélée parfaitement intacte.

Définir les classes populaires : domination, culture et hétérogénéité

Le sociologue Olivier Schwartz propose une définition précise qui dépasse les caricatures. Les classes populaires se situent à l'intersection de deux types de propriétés : des positions sociales marquées par la domination économique et la subordination dans la division du travail, et des caractéristiques culturelles spécifiques. Cette séparation culturelle ne se réduit pas à un simple déficit. Elle renvoie aussi à une forme d'autonomie relative, une altérité positive qui permet aux classes populaires de développer leurs propres formes de vie.

Ce que les historiens appelaient le menu peuple traduit bien cette assignation à la petitesse sociale et à l'exclusion du pouvoir. Vulnérabilité des conditions d'existence, étroitesse des ressources économiques, statut professionnel réduit : ces caractéristiques dessinent un espace social cohérent. Mais attention à ne pas tomber dans le piège de l'homogénéité.

Les classes populaires sont traversées par de multiples lignes de fracture :

  • Le sexe et les rapports de genre
  • La génération et les trajectoires biographiques
  • L'opposition rural/urbain
  • Le degré d'instruction et le rapport à la culture écrite
  • La nature du travail exercé

Cette stratification interne est fondamentale. Certains groupes sont moins dominés que d'autres, sans pour autant franchir la frontière vers les classes moyennes. La notion de classes populaires garde donc une bivalence sémantique irréductible : elle désigne à la fois des positions sociales et des spécificités culturelles.

Depuis les années 1960, des transformations décisives ont bouleversé leur rapport au monde. Richard Hoggart et Guy Barbichon avaient théorisé des univers confinés, insulaires, repliés sur la sociabilité locale. Schwartz montre que ce modèle ne suffit plus. L'acculturation scolaire, la culture de masse, les emplois de service générant des interactions diversifiées ont produit un phénomène massif de désenclavement. Les classes populaires contemporaines sont à la fois relèguées et extraverties, ouvertes sur un monde qui les domine tout en les façonnant.

Soulèvements populaires : quand l'insupportable surgit du tolérable

La vague de soulèvements de 2018-2020 (Équateur, Liban, Irak, Chili, Algérie, Soudan, Haïti, Hong Kong, Iran, Indonésie) partage une logique commune. Une revendication particulière et circonstanciée déborde rapidement vers une exigence générale de changement de système. Ce qui apparaissait inéluctable devient soudainement inacceptable.

Le slogan chilien résume tout : ce n'est pas une question de trente centimes, mais de trente ans de politiques d'inégalité héritées de la dictature de Pinochet. En Équateur, la hausse du prix de l'essence a suffi. La CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur) a coordonné le soulèvement avec une efficacité remarquable, forte d'une expérience accumulée : de 1990 à 2001, elle avait déjà initié sept soulèvements et provoqué deux renversements gouvernementaux.

Pays Déclencheur apparent Enjeu réel
Chili Hausse de 30 centimes du métro 30 ans d'inégalités post-Pinochet
Algérie 5e mandat de Bouteflika Rupture du contrat social
Liban / Irak Taxe WhatsApp / corruption Confiscation de l'appareil public
Équateur / Haïti Prix de l'essence Insurrection généralisée

Ces mobilisations présentent une composition sociale diversifiée : jeunes, femmes, précaires urbains. Dans les soulèvements en Haïti, Algérie, Irak et Soudan, les moins de vingt-cinq ans composent la majorité des manifestants. Les femmes figurent en première ligne, notamment en Amérique latine où s'observe, depuis 2018, une hybridation intense entre luttes étudiantes et mouvements féministes au Chili. L'absence de débouchés professionnels à la hauteur des diplômes produit une nouvelle figure : l'intellectuel précaire et diplômé chômeur, dont la mobilisation signale une rupture du pacte implicite liant études et ascension sociale.

Auto-organisation populaire et limites du changement structurel

Le mouvement des Gilets Jaunes en France illustre parfaitement cette capacité d'auto-organisation spontanée. Éric Drouet, chauffeur routier de 33 ans à Melun, lance en octobre le groupe Facebook "Stop au carburant au prix de l'or". Il entre en contact avec Priscilla Ludovsky, petite entrepreneuse ayant lancé en mai 2018 une pétition virale sur le prix des carburants. Le 17 novembre, le blocage massif est inédit dans sa forme. Selon le collectif Ahou ahou ahou, aucun initiateur ne bénéficiait d'une formation politique ou syndicale préalable.

Les ronds-points deviennent le cœur battant du mouvement, base arrière et symbole d'une démocratie directe improvisée. Les décisions se prennent le soir sur les lieux de blocage, entre le 17 et le 24 novembre. Le refus de toute représentation politique, la prédilection pour les dynamiques horizontales, le rejet des leaders : ces traits caractérisent aussi les soulèvements de 2018-2020 à l'échelle mondiale. Des analystes les nomment expériences plébéiennes : la plèbe exige d'être comptée, sa réalité niée doit être reconnue.

Pourtant, un décalage persiste entre l'ampleur des mobilisations et leurs effets structurels réels. La reproduction de la classe dirigeante se poursuit largement. Ces soulèvements excellent à impulser des dynamiques mais restent inaptes à négocier des sorties de conflit durables, faute de légitimité institutionnelle. Le concept de réfolutions proposé par Asef Bayat cherche précisément à conjurer cette limite : articuler la puissance extraordinaire de l'événement à l'ordinaire de la vie quotidienne, institutionnaliser le changement sans en vider la substance. C'est là le défi central que les prochaines mobilisations populaires auront à résoudre.

L'auteur

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Romain

Rédaction de Le JSD.

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