Profs absents : inégalités scolaires et disparités
Cinquante ans après la création du collège unique par René Haby, la France reste, selon Christophe Kerrero, ancien recteur de l'académie de Paris, le pays ayant le système scolaire le plus inégalitaire d'Europe. Un enfant de milieu populaire a six fois moins de chances d'accéder aux filières d'excellence qu'un enfant de cadre. Derrière cette fracture persistante, les absences d'enseignants non remplacées constituent un facteur aggravant trop souvent minimisé.
Des territoires inégalement exposés aux absences non remplacées
Le constat est brutal. En Seine-Saint-Denis, seulement 65 % des absences sont remplacées, contre 71 % à Paris et dans le Val-de-Marne, et 67 % dans les Hauts-de-Seine. Ce différentiel n'est pas un accident : il découle directement d'une pénurie structurelle d'enseignants dans les académies de Créteil et Versailles.
Les chiffres du recrutement sont éloquents. Sur la période 2023-2025, l'académie de Créteil disposait de 1 345 postes en moyenne, mais seulement 851 ont été pourvus. À Versailles, 826 postes sur 1 358 ont trouvé preneur. À Paris, le ratio est inverse : 432 candidats pour 249 postes, soit 174 candidats pour 100 postes disponibles. Au milieu des années 2000, ce rapport atteignait 260 candidats pour 100 postes à Créteil, 300 à Versailles et 440 à Paris. La chute est vertigineuse.
Cette pénurie force les académies déficitaires à recruter massivement des contractuels : 7,9 % des enseignants du premier degré à Créteil sont non titulaires, contre 6,2 % à Versailles et seulement 3,1 % à Paris. Ces enseignants précaires, moins formés, partent souvent dès qu'un poste titularisé se libère ailleurs. Résultat : les élèves de Seine-Saint-Denis cumulent l'instabilité des équipes et les trous dans les emplois du temps.
L'opération #OnVeutDesProfs, qui a généré 1 222 dossiers de recours juridiques, révèle l'ampleur du phénomène. Quatre académies concentrent la majorité des plaintes : Paris (191 dossiers), Versailles (131), Lyon (129) et Créteil (77). La Seine-Saint-Denis à elle seule représente 99 dossiers. Dans les collèges en REP ou REP+, le taux d'heures non assurées atteint 11 %, contre 8 % dans les autres établissements. Le cumul peut dépasser 100 heures perdues par an et par élève.
Les zones rurales souffrent d'une forme variée de la même pathologie. Dans l'Orne, le taux de remplacement tombe à 65,9 %, et à 67,9 % dans la Creuse. Dans des départements comme l'Ardèche, la Drôme ou la Haute-Vienne, les absences de courte durée restent quasi systématiquement sans substitution. L'Ain cumule 89 dossiers : la proximité de la Suisse y crée une fuite des enseignants contractuels, irrésistiblement attirés par des salaires helvétiques sans commune mesure.
L'expérience des enseignants, variable clé des inégalités scolaires
Qui enseigne en Seine-Saint-Denis ? Principalement des débutants. 50 % des enseignants de collège public y ont moins de 35 ans, contre 16 % seulement à Paris. À Paris, les enseignants de plus de 50 ans représentent 43 % des effectifs, soit bien au-dessus de la moyenne nationale de 36 %. En Seine-Saint-Denis, cette proportion chute à 15 %.
La stabilité des équipes suit la même logique. Près de la moitié des enseignants du second degré en France restent plus de 8 ans dans le même collège, mais ce pourcentage tombe à 29 % en Seine-Saint-Denis, contre 39 % à Paris et dans les Hauts-de-Seine. Ce département est celui où l'on commence sa carrière, Paris est celui où on la termine, résume le rapport de l'Institut des politiques publiques publié en juin 2025.
La qualité académique des enseignants reflète cette polarisation. 16 % des professeurs parisiens sont agrégés, contre 7 à 11 % dans les départements limitrophes et 6 % au niveau national. Or, selon la thèse d'Asma Benhenda soutenue en 2020 à l'EHESS, la reproduction des inégalités scolaires en France s'explique en partie précisément par cette concentration des enseignants les plus qualifiés dans les territoires déjà favorisés.
Voici comment se distribuent les caractéristiques des personnels dans les quatre départements franciliens étudiés :
| Indicateur | Paris | Hauts-de-Seine | Val-de-Marne | Seine-Saint-Denis |
|---|---|---|---|---|
| Enseignants < 35 ans (collège) | 16 % | 31 % | 37 % | 50 % |
| Enseignants > 50 ans (collège) | 43 % | N.D. | N.D. | 15 % |
| Taux de remplacement (1er degré) | 71 % | 67 % | 71 % | 65 % |
| Contractuels (1er degré) | 3,1 % | 6,2 % | 7,9 % | 7,9 % |
| ETP vie scolaire / 100 élèves | 1,3 | 1,2 | 1,4 | 1,6 |
Paradoxalement, la Seine-Saint-Denis dispose de 1,6 ETP de personnel de vie scolaire pour 100 élèves, au-dessus de la moyenne nationale (1,4) et largement devant Paris (1,3) et les Hauts-de-Seine (1,2). Mais cette ressource compense mal l'absence récurrente d'enseignants titulaires expérimentés.
Réduire la fracture pédagogique : pistes concrètes pour agir
Les familles qui saisissent la justice obtiennent des résultats tangibles : 10 euros par heure de cours perdue, 50 euros par jour en primaire, jusqu'à 500 euros pour préjudice moral et 700 euros en moyenne pour le remboursement de cours particuliers. C'est bien, mais ce n'est qu'un pansement. Le problème structurel appelle des réponses structurelles.
Trois leviers méritent une attention prioritaire :
- Rééquilibrer l'affectation des enseignants expérimentés entre académies, en révisant les règles d'avancement qui récompensent la mobilité vers les territoires les plus attractifs.
- Actualiser la carte de l'éducation prioritaire, dont la dernière révision majeure remonte à 2014, pour corriger les incohérences entre l'indice de position sociale réel des établissements et leur classement.
- Renforcer l'attractivité des académies déficitaires par des primes substantielles et des perspectives de carrière lisibles, pas des mesures symboliques.
La baisse démographique en cours constitue une fenêtre d'opportunité rare. Comme le note l'Institut des politiques publiques, une réallocation des moyens humains entre départements inégalement touchés par la diminution des effectifs pourrait corriger une partie de ces déséquilibres. Encore faut-il une volonté politique de saisir cette opportunité, plutôt que de laisser chaque académie absorber mécaniquement la baisse d'effectifs sans redistribution entre territoires. L'écart de vocabulaire entre un élève défavorisé (500 mots en fin de grande section) et son camarade favorisé (1 500 mots) se creuse dès les premières années. Chaque heure non remplacée aggrave cet écart initial de manière souvent irréversible.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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