Précarité des enseignants-chercheurs : moitié en contrats
Près de 130 000 enseignants vacataires et 18 881 contractuels non permanents : c'est la réalité de l'enseignement supérieur français en 2018-2019. Face à eux, seulement 62 500 titulaires. Le Snesup le dit sans détour : le niveau de précarité dans l'enseignement supérieur et la recherche (ESR) dépasse celui de tous les autres services publics. Ce n'est pas une crise conjoncturelle. C'est une architecture délibérée, bâtie décennie après décennie.
État des lieux : quand la moitié des enseignants-chercheurs travaillent sans statut stable
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. 23% des personnels enseignants de l'enseignement supérieur public sont des contractuels non permanents, et à côté d'eux, 127 952 vacataires complètent le tableau. Pour comprendre l'ampleur du phénomène, rappelons qu'entre 1992 et 2013, le nombre d'enseignants non permanents a bondi de 82,6%, contre 55,6% pour les maîtres de conférences et 38,4% pour les professeurs. La précarité ne recule pas. Elle s'installe.
Les disciplines ne sont pas toutes logées à la même enseigne. Le secteur droit-économie-gestion affiche 30% d'enseignants non permanents, les lettres et sciences humaines atteignent 24%. Pourquoi cette surreprésentation ? Les doctorants de ces filières peinent structurellement à décrocher des contrats de thèse financés. Deux tiers des doctorants en lettres et sciences humaines n'ont pas de contrat doctoral. Résultat : ils cherchent des ressources ailleurs, souvent dans les vacations.
La situation budgétaire aggrave tout. Entre 2008 et 2018, le budget de l'enseignement supérieur est passé de 12,4 à 13,4 milliards d'euros, soit une hausse de moins de 10%. Pendant ce temps, les effectifs étudiants grimpaient de 2,2 à 2,7 millions, soit une augmentation de 20%. Le calcul est brutal : on fait plus avec moins, et ce sont les non-titulaires qui absorbent l'écart. Selon l'ANCMSP, 13 000 postes de maîtres de conférences sont aujourd'hui remplacés par des vacataires, soit 20% du corps titulaire.
La baisse du recrutement confirme la tendance. Les postes de maîtres de conférences ont chuté de 36% entre 2012 et 2018. Ceux de professeurs des universités, de 40%. Au CNRS, les postes ouverts au concours sont passés de 400 en 2010 à seulement 250 en 2019. Un quart des départs ne sont pas remplacés.
Huit statuts précaires, une même réalité : des droits rognés et des salaires insuffisants
La précarité dans l'ESR ne désigne pas une situation uniforme. Elle recouvre huit statuts distincts, du plus vulnérable au moins exposé.
| Statut | Effectif 2019 | Part des non-permanents | Rémunération indicative |
|---|---|---|---|
| Vacataires (CEV + ATV) | 127 952 | Majorité | 41,41 € bruts/h TD |
| Doctorants-contractuels | 15 629 | 37% | 1 769 € bruts/mois |
| ATER | 4 591 | 24% | ~1 600 € nets/mois |
| Associés | 2 300 | 12% | Grilles indiciaires |
| Contractuels LRU | 1 590 | 8% | Parfois au SMIC |
| Invités | 1 429 | 8% | Grilles indiciaires |
| Contractuels 2nd degré | 1 267 | 7% | Variable |
| Lecteurs et maîtres de langues | 885 | 5% | 1 486 à 1 931 €/mois |
Les vacataires incarnent la situation la plus alarmante. CheckNews, confirmé par le Ministère, a établi que leur rémunération effective tombe à 9,86 euros bruts de l'heure en 2020, soit 29 centimes sous le SMIC horaire. Une heure de TD facturée 41,41 euros cache en réalité 4,2 heures de travail effectif : préparation, correction, suivi. Environ 10% des vacataires travaillent sans contrat signé avant de commencer leurs enseignements. La médiane des retards de paiement atteint 241 jours. Certains attendent jusqu'à 1 440 jours, soit presque quatre ans, pour être payés.
Les contractuels LRU, eux, illustrent parfaitement les inégalités entre établissements. Selon un rapport de l'Igaenr de juin 2016, la moitié d'entre eux percevait moins de 40 000 euros bruts annuels en 2015. Certains contrats sont rémunérés au SMIC pour 192 heures équivalent TD par an. Leurs effectifs ont progressé de plus de 50% en quatre ans, preuve que les universités y recourent massivement.
Pour les doctorants-contractuels, la situation est paradoxale : ils paient des frais d'inscription à l'université qui les emploie. Leur contrat doctoral s'élève à 1 769 euros bruts, soit seulement 1,15 SMIC, quand le Ministère lui-même reconnaît que le niveau approprié serait 1,5 SMIC. L'écart représente une économie de 76 millions d'euros par an pour l'État. La loi LPR promettait une revalorisation de 30%, mais répartie sur sept ans, cela revient à environ 50 euros d'augmentation annuelle.
Vers quelles options pour sortir du cycle de l'emploi précaire dans la recherche ?
Les revendications des collectifs de précaires convergent sur plusieurs points essentiels :
- Création massive de postes de titulaires dans l'enseignement supérieur
- Titularisation de tous les contractuels et vacataires en poste
- Rémunération de toutes les activités aujourd'hui invisibles (corrections, réunions, surveillance d'examens)
- Respect effectif du droit du travail, y compris pour les congés maladie et maternité
- Abrogation des critères de nationalité dans l'accès aux postes et financements
La Confédération des jeunes chercheurs (CJC) et l'ANCMSP documentent depuis des années ces dysfonctionnements. Des opérations d'affichage à la Sorbonne Nouvelle, Paris 3, des témoignages recueillis par le collectif Dissensus à l'Université de Strasbourg, ou encore le podcast "Ça y est, mon université a craqué" donnent un visage humain à ces statistiques.
Franchement, les réformes partielles n'ont jamais suffi. Le plan Perben en 1996, le plan Michel Sapin en 2001, la loi Sauvadet en 2012 : à chaque fois, le vivier de précaires s'est reconstitué. La question du partage des ressources entre personnes en situation vulnérable dépasse largement l'université, mais elle y prend une forme particulièrement criante. Tant que plus de 4 000 doctorants s'inscrivent chaque année en thèse sans financement, et que le coût alloué progresse deux fois moins vite que le nombre d'étudiants, aucune mensualisation des vacations ne changera l'essentiel.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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