Police et trouble mental violent : interventions
Sur les 47 personnes décédées lors d'interactions avec la police française recensées par StreetPress en 2017 sur une décennie, au moins 21 présentaient des signes de troubles psychiatriques. Ce chiffre, brut et documenté, dit tout d'un problème systémique que ni la Direction générale de la police nationale (DGPN) ni l'Inspection générale de la police nationale n'ont voulu commenter lors des enquêtes menées sur le sujet. La rencontre entre agents en souffrance et personnes atteintes de troubles mentaux produit, trop souvent, des drames évitables.
Troubles mentaux et interventions policières : des drames qui s'accumulent
Le cas d'Amadou Koumé résume à lui seul les défaillances de la chaîne d'intervention. Le 5 mars 2015, un barman du Xe arrondissement de Paris appelle la police pour signaler un homme tenant des propos incohérents, évoquant des "petits problèmes psychiatriques". L'intervention dure une minute et quarante-cinq secondes avant la maîtrise. Amadou est ensuite soumis à un plaquage ventral pendant 6 minutes 30. Son décès est constaté à 2h30 du matin, attribué à une asphyxie mécanique lente. Le 20 septembre 2022, trois policiers ont été condamnés par le tribunal judiciaire de Paris à quinze mois de prison avec sursis pour homicide involontaire. Le Défenseur des droits avait pointé des manquements à tous les niveaux de la chaîne d'intervention.
Cette technique du plaquage ventral revient dans plusieurs affaires mortelles. Mohamed Saoud, 26 ans, atteint de schizophrénie, est décédé en 2007 d'une asphyxie lente après plus de trente minutes de plaquage. Kouami Godefroid Djinekou, 46 ans, est mort le 22 septembre 2016 à Béziers après douze minutes dans cette position, appelé par sa sœur Céna Cissokho Djinekou qui voulait obtenir de l'aide pour son frère en crise. Il avait pourtant été hospitalisé au CHU de Toulouse quelques mois plus tôt. L'affaire a été classée sans suite le 3 février 2020, puis une ordonnance de non-lieu a été rendue le 12 janvier 2024. La Ligue des Droits de l'Homme et Amnesty International dénoncent cette technique depuis des années. Elle reste autorisée en France, alors qu'elle est désormais interdite dans plusieurs villes américaines.
Le cas de Luis Bico, 48 ans, atteint de schizophrénie, illustre une autre forme de dérapage. Le 19 août 2017 à Châlette-sur-Loing (Loiret), enfermé dans un véhicule avec un couteau, il est encerclé par six policiers. Après sept minutes d'intervention chaotique, les agents lui tirent dessus à 18 reprises. Les fonctionnaires ont bénéficié d'un non-lieu au titre de la loi du 28 février 2017, qui a assoupli les conditions d'usage des armes. La famille a saisi la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH). Cette même CEDH avait déjà condamné la France en 2017 dans l'affaire Mohamed Boukrourou, décédé le 12 novembre 2009 à Valentigney (Doubs) lors d'une interpellation jugée "violente, répétée et inefficace".
| Victime | Date du décès | Trouble psychiatrique | Cause du décès / Technique | Suite judiciaire |
|---|---|---|---|---|
| Amadou Koumé | 5 mars 2015, Paris Xe | Non précisé | Asphyxie, plaquage ventral 6 min 30 | Condamnation sept. 2022 |
| Luis Bico | 19 août 2017, Châlette-sur-Loing | Schizophrénie | 18 tirs policiers | Non-lieu, CEDH saisie |
| Babacar Gueye | 3 déc. 2015, Rennes | Épisode psychotique | 5 coups de feu | Non-lieu mai 2023, appel |
| K. G. Djinekou | 22 sept. 2016, Béziers | Paranoïa, pathologie cardiaque | Plaquage ventral 12 minutes | Non-lieu janv. 2024 |
| Mohamed Saoud | 2007 | Schizophrénie | Asphyxie, plaquage + 30 min | CEDH condamne France |
Selon la Haute autorité de santé, les personnes avec des troubles mentaux sont plus fréquemment victimes qu'autrices de violences. Thomas Fovet, maître de conférences en psychiatrie à l'Université de Lille, est direct sur ce point : "la plupart des personnes qui ont des troubles psychiatriques n'ont pas de troubles du comportement ni de caractère de dangerosité". Les crises psychiques sont interprétées comme de l'agressivité, générant méfiance et escalade.
Une formation policière largement insuffisante face aux crises psychiatriques
Franchement, une demi-journée de cours consacrée à la prise en charge de personnes souffrant de troubles psychiques en formation initiale, c'est peu. Très peu. Une étude menée par trois psychiatres du Groupe Hospitalier Universitaire (GHU) de Paris auprès de 191 policiers parisiens, publiée en juin 2023, révèle que près de la moitié des agents interviennent auprès de personnes atteintes de troubles psychiques plusieurs fois par mois. Autant dire que ce sujet n'est pas marginal.
La note de la DGPN du 4 novembre 2015 recommandait déjà de maintenir le dialogue, parler calmement, appeler la personne par son prénom, éviter les contacts physiques. Elle précisait que la compression thoracique ou abdominale doit être la plus courte possible et qu'une personne en surexcitation est physiquement plus fragile face à une détresse cardio-respiratoire. Dans aucun des cas examinés, ces recommandations n'ont été suivies. Ce n'est pas une coïncidence, c'est le symptôme d'un écart structurel entre doctrine et terrain.
Depuis avril 2024, plus de 150 policiers ont suivi une formation de trois heures validée par l'académie de police, portée par deux auteurs de l'étude du GHU. C'est un début, mais le compte n'y est pas. Pour comparaison, voici ce que devrait couvrir une formation sérieuse sur les crises psychiatriques :
- Reconnaître les signes d'une crise psychotique ou d'un épisode dissociatif
- Adapter son langage et réduire les stimuli anxiogènes
- Coordonner l'arrivée des secours médicaux avant toute intervention physique
- Identifier les risques cardio-respiratoires liés à la contention prolongée
La crise de la psychiatrie publique aggrave directement la situation. Thomas Fovet souligne que la fréquence des rencontres entre policiers et personnes en détresse psychique est liée à un système psychiatrique saturé par des besoins croissants et des moyens insuffisants. La police se retrouve à gérer ce que le soin devrait prendre en charge en amont.
Souffrance des agents et reconstruction d'une police plus adaptée
La santé mentale des policiers eux-mêmes mérite un regard honnête. 59 policiers se sont suicidés en 2019, soit une hausse de 60 % par rapport à l'année précédente, selon un décompte de la police nationale. L'Observatoire national sur le suicide parle de surmortalité par suicide dans cette profession. L'institution emploie plus de 80 psychologues cliniciens, mais une recherche doctorale menée entre 2015 et 2018 dans huit commissariats parisiens révèle un malaise collectif rarement exprimé publiquement, recouvert par une culture corporatiste du secret.
Les policiers ont traversé des traumatismes réels : l'exécution d'Ahmed Merabet en janvier 2015, les meurtres ciblés à Magnanville le 13 juin 2016, les attaques à Viry-Châtillon (Essonne). À cela s'ajoutent un isolement relationnel entre brigades, un sentiment d'impuissance face aux "zones grises" du terrain, et une hiérarchie qui préfère déléguer le "discernement" à l'agent individuel plutôt qu'assumer des décisions claires. Ce vide managérial est toxique pour tout le monde, agents et usagers compris.
Pour les familles de policiers qui traversent des crises, les démarches administratives liées à des situations de parents séparés et au partage des allocations familiales peuvent s'ajouter à des contextes déjà fragilisés par la pression professionnelle. La convention signée le 26 janvier 2023 entre l'Unapei et la Police nationale va dans le bon sens : elle prévoit une sensibilisation spécifique en formation initiale et la traduction des documents administratifs en Facile à lire et à comprendre (FALC), bénéficiant aux 3 millions de personnes confrontées à des difficultés cognitives ou linguistiques en France. Les 330 associations locales du réseau Unapei seront partenaires des directions départementales.
Pour moi, le chantier prioritaire reste la refonte de la formation initiale et continue, couplée à une présence médicale dans les protocoles d'intervention sur crises psychiatriques. Le Livre blanc sur les forces de sécurité intérieure et la loi "Sécurité globale" font pour l'instant l'impasse sur la santé mentale des agents. Tant que cette dimension reste absente des textes fondateurs, ni les agents ni les personnes vulnérables qu'ils rencontrent ne seront correctement protégés.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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