Parents et profs apostrophent les pouvoirs publics
Les réclamations adressées à la médiatrice de l'éducation nationale ont bondi de 499% entre 2000 et 2013, atteignant 7 544 dossiers. Ce chiffre brutal dit quelque chose d'essentiel : la relation entre parents, professeurs et pouvoirs publics ne se dégrade pas dans le silence. Elle explose, s'invite dans les médias, déborde des conseils d'école. Comprendre pourquoi, c'est déjà commencer à agir.
Une mission légale, des tensions bien réelles entre parents et enseignants
La loi Jospin du 10 juillet 1989 a inscrit dans le droit la notion de communauté éducative, posant officiellement les bases d'une collaboration entre familles et école. La loi du 8 juillet 2013 d'orientation et de programmation pour la refondation de l'école de la République est allée plus loin en consacrant le concept de coéducation, ce partage des responsabilités éducatives entre enseignants et parents. Sur le papier, le cadre est solide. Dans les couloirs d'école, la réalité est souvent moins lisse.
Un rapport d'information de 2014 de l'Assemblée nationale l'a nommé clairement : une double défiance structure ces relations. Les parents ressentent parfois le jugement scolaire comme un jugement moral sur leur famille entière. Les enseignants, de leur côté, perçoivent certains parents comme des intrus qui contestent leur professionnalisme. Cette méfiance mutuelle n'est pas anecdotique : elle constitue le principal frein à des échanges fructueux.
Historiquement, l'école française s'est construite sans les parents, parfois contre eux. Jules Ferry le formulait déjà dans sa Lettre aux instituteurs du 27 novembre 1883, en demandant aux maîtres d'aider les familles à élever leurs enfants, mais la volonté républicaine de soustraire les enfants à certaines influences a longtemps prévalu. Les représentants des parents n'ont intégré les instances décisionnelles des collèges et lycées qu'en 1968, et celles des écoles seulement en 1977. Ce retard historique a laissé des traces profondes, y compris dans les mentalités.
Philippe Meirieu l'affirme sans détour : aucun autre pays n'a construit son système scolaire à ce point contre le modèle familial. Et Georges Fotinos, chercheur ayant suivi ces dynamiques entre 2005 et 2013, constate qu'en huit ans, près de trois fois moins de directeurs d'école déclarent une amélioration de la qualité des relations avec les parents, tandis que quatre sur dix signalent une dégradation.
| Source des insultes envers les directeurs d'école | Part |
|---|---|
| Parents d'élèves | 62,4% |
| Enseignants du premier degré | 20% |
| Personnels de direction | 16,1% |
Ces données proviennent de l'Observatoire international de la violence à l'école (enquêtes 2011 et 2012). Le ministère de l'Éducation nationale a accordé 1 169 décisions de protection fonctionnelle en 2009-2010, contre 1 055 l'année précédente. Ces chiffres ne reflètent pas une généralité, mais ils indiquent une tendance que ni les enseignants ni les comportements parentaux problématiques ne peuvent ignorer.
La voix des parents : droits formels, participation réelle en question
Le décret n° 2006-935 du 28 juillet 2006 relatif aux parents d'élèves encadre précisément leur droit à l'information. Les familles peuvent accéder aux bulletins scolaires, aux conseils d'école, aux conseils de classe. En 2013-2014, sur 239 903 sièges disponibles dans les conseils d'école, 232 375 ont été pourvus. Les chiffres semblent rassurants. Sauf quand on gratte un peu.
Le taux de participation aux élections des représentants de parents au second degré est passé de 31,23% en 1991-1992 à 24,59% en 2013-2014. Autrement dit, trois quarts des parents ne votent pas. La Fondation étudiante pour la ville, dans une enquête menée auprès de 598 familles de quartiers populaires, révèle que seulement 6% des parents font partie d'une association et 5% sont parents délégués. Un expert de l'OCDE, Éric Charbonnier, le dit franchement : la France se distingue grâce à une inégalité réelle dans l'expression de la voix parentale, celle des grandes fédérations appartenant à une élite, celle des parents défavorisés restant inaudible.
Les obstacles concrets sont nombreux. 65% des parents en zones sensibles travaillent avant 8h30, et 47% après 19h30. Certaines réunions débutent à 15 heures. Les conseils de classe peuvent occuper une journée entière dès 9 heures du matin. La médiatrice de l'éducation nationale identifie sept points de friction récurrents :
- La carte scolaire, source de 30% des réclamations au premier degré
- Le handicap, avec des attentes fortes depuis la loi du 11 février 2005
- La violence et le harcèlement scolaire
- Les devoirs à la maison et leur contenu
- La discipline et les procédures disciplinaires
- La pédagogie, domaine où chaque adulte croit avoir un avis autorisé
- Le rôle de l'établissement face aux situations de garde chez les parents séparés
Selon ATD Quart Monde, les familles vivant dans la grande pauvreté se heurtent à trois obstacles fondamentaux : l'école ne reconnaît pas leur culture, elle renvoie une image d'échec à leurs enfants, et elle les convoque plutôt qu'elle ne les invite, ce qui est vécu comme une mise en accusation. Bilan : 52,6% des parents interrogés par la Fondation étudiante pour la ville n'arrivent pas à aider leur enfant lors des devoirs.
Quand l'implication parentale devient le levier de la réussite scolaire
Les données convergent sur un point, et Marc Gurgand, économiste et directeur de recherche au CNRS, le confirme : l'implication parentale est communément admise comme importante. Mais admettre n'est pas agir. L'OCDE le prouve : une augmentation d'une unité de l'indice PISA de statut économique, social et culturel entraîne une hausse du score en mathématiques de 57 points en France, contre 39 points en moyenne dans les pays de l'OCDE. La France est le pays où ce déterminisme social pèse le plus lourd.
Un enfant d'enseignant a quatorze fois plus de chances d'obtenir le baccalauréat qu'un enfant d'ouvrier non qualifié. La proportion d'élèves en retard à l'entrée en sixième est presque dix fois plus élevée pour les enfants de parents inactifs que pour les enfants de cadres. Ce n'est pas une fatalité biologique : c'est une coproduction entre le fonctionnement de l'école et les inégalités de capital culturel.
Les chercheurs Epstein et Sheldon ont démontré en 2005 l'effet immédiat d'une coopération école-parents sur l'amélioration des constats en mathématiques. Lire une ou deux histoires par semaine à un enfant au primaire le place six mois d'avance à quinze ans, selon les données de l'OCDE. Dans huit pays sur onze ayant distribué le questionnaire PISA, les élèves dont les parents discutent régulièrement de l'école obtiennent de meilleurs scores en mathématiques.
Pour que cette dynamique fonctionne réellement, les pouvoirs publics doivent cesser de traiter la coéducation comme un vœu pieux. Jean-Paul Delahaye, directeur général de l'enseignement scolaire, l'a lui-même reconnu : la grande masse des parents n'est pas suffisamment partie prenante aux enjeux des écoles. Les projets éducatifs territoriaux (PEDT), pensés comme vecteurs d'un contrat de confiance renouvelé, restent sous-exploités. C'est précisément sur ce levier que parents, professeurs et institutions ont tout à gagner à travailler ensemble.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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