L'universalisme français en crise : débat
La crise de l'universalisme français ne date pas d'hier. Depuis une vingtaine d'années, le débat public tourne en boucle autour d'un paradoxe fondateur : comment une République proclamant l'égalité de tous a-t-elle pu produire autant d'exclusions ? La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 affirmait que les hommes naissent libres et égaux en droit, pourtant le suffrage universel fut réservé aux seuls hommes imposables dès 1791, les femmes attendirent 1945 pour voter, et l'esclavage ne fut définitivement aboli qu'en 1848. Ce n'est pas une anecdote : c'est le cœur du problème.
Les racines historiques d'un universalisme contradictoire
Le terme "universalisme" lui-même n'apparaît qu'au XIXe siècle, mais la revendication d'universalité traverse toutes les grandes formations impériales et religieuses : zoroastrisme iranien, confucianisme chinois, christianisme médiéval, islam. L'historien Antoine Lilti, titulaire de la chaire Histoire des Lumières au Collège de France, l'a démontré dans sa série de douze cours en 2023-2024 : les Lumières n'ont pas le monopole de l'universel. Elles ont hérité de langages déjà existants tout en les reconfigurant.
La Révolution française visait l'instauration d'une République une et indivisible, débarrassée des privilèges de l'Ancien Régime. Mais cette ambition portait dès le départ une contradiction structurelle, que Lilti identifie clairement : la tension entre droits naturels universels et souveraineté nationale. En "hallucinant l'humanité dans la nation", les révolutionnaires ont tracé des frontières invisibles qui excluaient précisément ceux dont ils proclamaient l'égalité.
Le cas algérien illustre cette duplicité de façon saisissante. Le décret Crémieux de 1870 accorda la citoyenneté française aux Algériens juifs, mais simultanément, le code de l'indigénat de 1881 maintint les Algériens musulmans dans un régime d'exception. De 1830 à 1962, soit 132 années, l'Algérie fut le laboratoire d'une contradiction entre liberté proclamée et domination exercée. Comme l'écrit Achille Mbembe, ce qui passait pour l'humanisme européen apparut dans les colonies sous la figure du double langage et du travestissement du réel.
Voltaire lui-même, figure emblématique des Lumières, raisonnait en termes de hiérarchies entre l'Europe civilisée et le reste du monde. L'universalisme servait alors de justification à la colonisation, non d'obstacle à celle-ci. C'est le paradoxe fondateur : ce même corpus a fourni aux esclaves les arguments pour réclamer leur émancipation, comme l'a montré C. L. R. James dans Les Jacobins noirs (1938). L'abolition de l'esclavage en 1794 fut arrachée sous la pression de la Révolution de Saint-Domingue, pas concédée gracieusement.
Les différents registres du débat contemporain
Comprendre la crise contemporaine de l'universalisme républicain exige de distinguer ses registres. La philosophe Magali Bessone en identifie trois dimensions critiques (2023) :
- La construction d'une identité nationale par référence à l'universalisme a tendance à broyer les identités particulières qui auraient pu enrichir l'identité commune.
- Cet effacement des différences n'assure pas l'égalité effective : les discriminations persistantes en attestent.
- Il dissimule les rapports de domination en faisant passer pour neutre ce qui correspond à la norme du groupe dominant.
Cette norme "universelle" est en réalité très précise : masculin, blanc, chrétien, hétérosexuel, valide. La critique féministe du droit, notamment portée par la philosophe américaine Susan Moller Okin, le formule sans ambages : le droit légitime la domination masculine en faisant passer un point de vue particulier pour universel.
Le tableau suivant résume les trois grandes positions philosophiques en présence dans la sociologie française contemporaine, structurées autour des travaux d'Émile Durkheim et de ses héritiers :
| Motif | Posture centrale | Limite principale |
|---|---|---|
| Libéral | L'égalité s'obtient par l'abstraction des différences | Tait les revendications des minoritaires |
| Conservateur | Défense des différences de statuts constitutives de la nation | Surestime la stabilité des identités collectives |
| Socialiste | Pluralité des groupes sociaux subordonnés à l'autorité politique | Tension entre participation des groupes et indivisibilité républicaine |
Emmanuel Todd, démographe à l'Institut National des Études Démographiques, place la France dans la catégorie des universalismes articulés autour de la fraternité, à l'opposé des différentialismes anglo-saxons focalisés sur l'inégalité. Son analyse, utile, bute pourtant sur un point aveugle : elle passe très rapidement sur les rapports coloniaux et ne rend pas compte de la hiérarchisation des cultures qui a prévalu pendant tout le XIXe siècle.
Refonder l'universalisme plutôt que l'abandonner
Faut-il jeter l'universalisme aux oubliettes ? Non, franchement. Le modèle multiculturaliste anglo-saxon, présenté comme alternative, ne résorbe pas les inégalités. Malgré des décennies de politiques de discrimination positive, les indicateurs restent alarmants pour les populations noires aux États-Unis : taux d'incarcération, ségrégation urbaine, écarts de richesse. Pire, ces politiques ont généré un ressentiment chez les Blancs pauvres, accentuant les tensions communautaires.
La laïcité, issue de la loi de 1905, offre un modèle plus pertinent : un principe d'inclusion dans un cadre commun, permettant la neutralité confessionnelle sans effacement des convictions privées. Selon l'historien Jean-Paul Scot, la laïcité n'est pas une idéologie particulière mais la condition institutionnelle de la coexistence pacifique entre tous les systèmes de pensée. Le problème, c'est son instrumentalisation : le Rassemblement National revendique sa défense tout en justifiant des crèches dans les écoles publiques au nom de racines chrétiennes. Cette défense à géométrie variable brouille les repères, notamment à gauche.
Les politiques d'austérité des quinquennats Sarkozy-Hollande et l'abandon des services publics ont favorisé la ghettoïsation. L'Atlas des inégalités territoriales de La Courneuve montre comment des territoires privés de services essentiels deviennent le terrain d'entraide communautaire, par défaut. Reprocher le communautarisme à des populations que l'État a préalablement abandonnées, c'est intellectuellement malhonnête.
Refonder l'universalisme, c'est comprendre qu'il n'est pas un état acquis mais une lutte permanente contre toutes les formes d'exclusion, qu'elles soient fondées sur le genre, l'ethnie ou la confession. Le problème de l'universel, comme le souligne François Jullien dans De l'universel (1991), c'est qu'il s'énonce depuis un lieu particulier. Sa validité ne peut pas résulter d'un acte d'autorité prononcé depuis l'Europe, mais d'appropriations multiples, ancrées dans des expériences historiques différentes.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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