Vendredi 12 juin 2026

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Gilets jaunes antiracistes : dérive et mobilisation

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Par Romain
5 min de lecture
Gilets jaunes antiracistes : dérive et mobilisation

Le 17 novembre 2018, la France découvre un mouvement sans précédent : des centaines de milliers de personnes bloquent ronds-points et axes routiers, gilet jaune sur le dos. Dès le départ, la question se pose : ce soulèvement des classes populaires peut-il devenir un espace antiraciste, ou risque-t-il au contraire d'être capturé par les extrêmes ?

Contexte historique : un mouvement de classe aux contradictions profondes

Le mouvement des Gilets jaunes naît d'une colère sociale précise. Selon l'enquête réalisée par Elabe en partenariat avec l'Institut Montaigne entre le 14 décembre 2018 et le 8 janvier 2019, auprès de 10 010 personnes, 21 % des Français se disaient Gilets jaunes, et 47 % supplémentaires soutenaient leurs revendications sans porter le gilet. Le soutien populaire dépassait les 70 % en novembre et décembre 2018.

Le profil socioéconomique est sans ambiguïté. Avec un niveau de vie mensuel moyen de 1 486 euros contre 1 777 euros pour l'ensemble de l'échantillon interrogé, les Gilets jaunes incarnent une France qui souffre. 65 % déclarent avoir des fins de mois difficiles, 69 % ont renoncé ou retardé des soins, et 51 % ont été régulièrement à découvert, en moyenne dès le 17 du mois. Ce sont majoritairement des ouvriers (26 %, soit +9 points par rapport à leur poids dans la société française) et des employés (21 %).

87 % estiment vivre dans une société injuste, et 69 % pensent que leurs parents vivaient mieux qu'eux au même âge. Face à cette détresse, 75 % des véhicules motorisés sont utilisés quotidiennement par les manifestants, contre une moyenne nationale bien inférieure : la taxe carbone sur le carburant, déclencheur de la mobilisation selon Baptiste, 18 ans de Saint-Denis, touche directement leurs trajets professionnels quotidiens.

Géographiquement, le mouvement est surreprésenté le long de la diagonale du vide, de la Champagne-Ardenne aux Pyrénées. En Occitanie, 28 % des habitants se disaient Gilets jaunes, contre seulement 17 % en Île-de-France. Cette fracture territoriale explique en partie pourquoi les banlieues urbaines, pourtant touchées par les mêmes inégalités, sont restées largement à l'écart.

Dérives racistes et antisémites : quand les extrémismes tentent de récupérer la contestation

La LICRA, association apolitique, a très tôt alerté sur les risques idéologiques du mouvement. Son président Mario Stasi a souligné que la responsabilité collective consistait à empêcher que le débat politique cède à la violence raciste et antisémite. Les faits lui ont rapidement donné raison.

Des incidents concrets ont été documentés : des salariés bloqués dans leur entreprise au motif de leur origine roumaine, des personnes noires confrontées à des invectives telles que « Retourne chez toi ! », des tags antisémites sur les bords d'autoroutes. La présence d'Hervé Ryssen, militant antisémite et négationniste, et de Dieudonné sur les Champs-Élysées illustre cette tentative de récupération. Paris Match a même mis Hervé Ryssen en une, offrant une visibilité médiatique à un multirécidiviste de la haine.

Voici les formes de dérives identifiées au sein du mouvement :

  • Blocages d'entreprises ciblant des salariés selon leur origine nationale
  • Invectives racistes lors des manifestations
  • Tags antisémites dans l'espace public
  • Présence de figures d'extrême droite identitaire dans les cortèges
  • Tentatives de règlements de comptes par l'extrême gauche identitaire

Ces dérives ne résument pas le mouvement, mais elles ont créé une barrière réelle pour les populations racisées. Thibaut, 23 ans de Pantin, qui a lui-même participé aux assemblées générales hebdomadaires, reconnaît que les comportements xénophobes existent mais restent à la marge. Il note pourtant une réelle difficulté à intégrer certaines parties de la population, notamment les jeunes des quartiers populaires.

Antiracisme et Gilets jaunes : une jonction difficile mais réelle

Le Comité Adama, créé par la sœur d'Adama Traoré, a tenté très tôt de construire des ponts. Des rencontres ont été organisées avec les Gilets jaunes de Rungis et de Saint-Nazaire, ainsi qu'avec des militants antiracistes. Des chercheurs ont engagé la discussion sur l'absence des jeunes racisés dans les cortèges.

Profil Position vis-à-vis du mouvement Raison principale
Ahmed, 23 ans, Vert-Saint-Denis Soutien des revendications, non-participation Propos racistes entendus, crainte d'assimilation aux casseurs
Thibaut, 23 ans, Pantin Participant actif Engagement militant préexistant, rencontres solidaires
Louiza, 18 ans, Aubervilliers Distante Risque d'image dégradée pour les quartiers populaires
Karima, 20 ans, Corbeil-Essonnes Compréhensive, non-engagée Récupération politique excessive

La crainte est partagée et cohérente : une présence visible de jeunes de banlieue, particulièrement lors des violences sur les Champs-Élysées, aurait exposé ces derniers à une répression policière disproportionnée. Ahmed, de Vert-Saint-Denis, le dit sans détour : on les aurait filmés, et on aurait dit que c'étaient « les Arabes, les Noirs, les sauvages ».

Ce que ce mouvement révèle sur la fracture sociale à ne pas ignorer

Franchement, la question centrale n'est pas de savoir si les Gilets jaunes étaient ou non antiracistes. Elle est plus profonde : pourquoi deux France qui partagent les mêmes conditions matérielles n'ont-elles pas manifesté ensemble ?

80 % des Gilets jaunes ne faisaient pas confiance au président Emmanuel Macron, et 75 % se méfiaient des partis politiques. Pourtant, 19 % se disaient proches du Rassemblement National et 29 % avaient voté Marine Le Pen au premier tour de 2017. Ces chiffres montrent une colère sans boussole idéologique claire, ce que Baptiste, 18 ans, résumait bien : être Gilet jaune, c'est un état d'esprit de contestation, pas un accord sur des idées.

Mario Stasi rappelait que les associations antiracistes universalistes, présentes dans les écoles, les universités, les entreprises et les stades, constituent des relais indispensables à la cohésion nationale. Ce mouvement a mis en lumière une lacune criante : sans ces corps intermédiaires pour tisser des liens, les colères sociales convergentes finissent par se dresser les unes contre les autres plutôt que de construire une contestation commune et inclusive.

L'auteur

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Romain

Rédaction de Le JSD.

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