Familles syriennes sous tentes : survivre au quotidien
Le 6 février 2023, un séisme dévastateur frappe la Turquie et la Syrie. Bilan combiné : 9 500 morts. En Syrie seule, 2 547 personnes perdent la vie. À Sarmada, dans la province rebelle d'Idlib, les tentes s'effondrent. Oum Omar, qui vivait sous toile depuis trois ans, perd tout en quelques secondes. Khadija, mère de 45 ans, résume ce que personne ne veut entendre : "Les tentes sont très fragiles. Plusieurs familles sont mortes. Le nombre de familles dans les rues ne cesse d'augmenter."
Voilà la réalité concrète des familles syriennes sous tentes. Pas une métaphore. Pas un chiffre abstrait. Une vie suspendue à des bâches, entre séismes, hiver brutal et aide humanitaire qui arrive au compte-gouttes selon Molham al Ahmad, porte-parole du gouvernement local d'Idlib. Raphaël Pitti, qui dirige l'association Mehad spécialisée en santé et solidarité internationale, parle sans détour d'une "très grande catastrophe humanitaire".
Des tentes pour survivre : la double détresse des familles déplacées
La province d'Idlib concentre une bonne partie des déplacés syriens. Ces familles dépendent presque entièrement de l'aide humanitaire internationale, d'autant plus que la région reste sous contrôle rebelle. Quand le tremblement de terre du 6 février frappe, leurs abris de fortune n'offrent aucune résistance. Les conditions météorologiques ajoutent une pression supplémentaire : pluie, neige, températures négatives.
Molham al Ahmad signale que plusieurs centaines de personnes restaient piégées sous des décombres immédiatement après le séisme, et que les risques de répliques rendaient la situation encore plus instable. Les habitations partiellement effondrées menaçaient de tomber à tout moment. Pour les familles qui vivaient déjà sous tente, il ne restait plus rien.
Ce tableau n'est pas isolé. Dans le nord-est syrien, au Rojava, province conquise par les Kurdes, environ 3 000 enfants et femmes originaires d'une cinquantaine de pays vivent dans des camps depuis la bataille d'Al-Baghouz en mars 2019. Amnesty International et d'autres ONG dénoncent régulièrement les conditions humanitaires de ces camps. Le camp de Hol, majeur site de détention de femmes liées à l'État islamique, a enregistré plus d'une centaine de meurtres à l'arme blanche depuis 2018. Le 20 janvier 2022, une tentative de libération des 3 500 prisonniers d'Hassaké a duré dix jours, coûtant la vie à une cinquantaine de soldats kurdes.
Sabrina, internée au camp de Roj depuis mars 2019, illustre ce que signifie survivre dans ces conditions. Un agent de l'État français lui a proposé de récupérer uniquement son enfant. Elle a refusé, estimant que son fils, trop jeune, vivrait cela comme un abandon. Mais elle reconnaît qu'elle pourrait céder. Serge Hefez, pédopsychiatre ayant accompagné de nombreux mineurs revenus de zones de conflits, est formel : séparer un enfant de sa mère dans ces circonstances va à l'encontre de l'intérêt supérieur de l'enfant et risque de créer des traumatismes durables. Cette question rejoint d'ailleurs une problématique plus large sur les comportements parentaux toxiques et leurs conséquences sur les enfants.
La France face à ses ressortissants retenus dans les camps syriens
La France reste le pays européen le plus meurtri par les attentats de l'État islamique, et pourtant elle adopte la ligne la plus dure. Au 5 juillet 2022, Paris n'avait rapatrié que 35 mineurs (majoritairement orphelins) et 16 mères. Quelque 250 enfants français et 80 femmes attendaient toujours dans les camps syriens. Aucun rapatriement n'a eu lieu depuis janvier 2021.
Un sondage de l'institut Odoxa, publié en février 2019, explique en partie cette inaction politique : 89 % des Français interrogés s'opposaient au retour des djihadistes, et les deux tiers refusaient même le retour des enfants. Emmanuel Macron a fermé le débat ce même mois en proclamant une nouvelle doctrine : jugement sur place pour les combattants, "cas par cas" pour les mineurs. Avant ce revirement, le gouvernement préparait une opération d'exfiltration pour quelque 250 ressortissants français retenus en Syrie.
Voici les principales instances qui ont pourtant exhorté Paris à changer de cap :
- Le Comité des droits de l'enfant de l'ONU, qui a condamné le 24 février la position française, la jugeant contraire au droit à la vie et à l'interdiction des traitements inhumains
- Le Parlement européen et le Conseil de l'Europe
- La Commission nationale consultative des droits de l'homme et le Défenseur des droits français
- La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), qui examinait l'affaire avec un jugement attendu au printemps 2022
Patrick Baudouin, président d'honneur de la Fédération internationale des droits de l'homme, affirme que les juges antiterroristes français demandent eux-mêmes l'exécution des mandats d'arrêt internationaux. Il n'y aurait pas d'obstacle opérationnel au retour des mères. L'argument officiel de l'absence de juridiction sur le territoire kurde ne convainc pas tout le monde, d'autant qu'Ilham Ahmed, numéro deux du gouvernement du Rojava, confirme que l'installation d'un tribunal international sur place reste impossible pour des raisons logistiques et diplomatiques.
Les tentes de la vérité : quand des familles syriennes brisent le silence
Parallèlement à ces drames humanitaires, un autre type de tente émerge en Syrie depuis le début de 2026 : les tentes de la vérité. Créées dans plusieurs régions du pays, notamment à Jaramana (sud-est de Damas), Yarmouk, Ghouta et Salamiya, ces espaces permettent aux familles de disparus de se retrouver, de témoigner et de réclamer justice après des décennies de répression sous le régime Assad.
Le tableau ci-dessous résume la participation observée dans chaque site :
| Site | Participants estimés |
|---|---|
| Jaramana | Minimum 30 mères |
| Yarmouk | Environ 100 personnes |
| Ghouta | Jusqu'à 500 personnes |
| Salamiya | Non précisé |
Jad Al-Hamada, l'un des fondateurs du mouvement et fils d'un père recherché par le régime, décrit une existence antérieure schizophrène : une vie publique et une vie privée totalement cloisonnées. Impossible d'inviter des amis chez lui, obligation de mentir en permanence, peur constante des contrôles policiers. Il n'était pas seul dans cette situation : 8 millions de Syriens étaient recherchés par le régime Assad, et leurs familles vivaient cette même double contrainte.
L'objectif de ces tentes dépasse le simple rassemblement. Elles servent d'outil concret pour la justice transitionnelle : préserver la mémoire, obtenir réparation, nommer des rues ou des écoles en l'honneur des disparus. Mais Jad Al-Hamada reste lucide. Il craint une justice sélective, d'autant que 95 % des crimes recensés ont été commis par le régime Assad, tandis que la déclaration officielle du gouvernement syrien ne mentionne que ces mêmes crimes, ignorant le reste. Abdul Basit Abdul Latif, président de la commission pour la justice transitionnelle, demande aux initiateurs de trouver un équilibre entre stabilité et justice. Une formule qui, franchement, ressemble fréquemment à une invitation à l'impunité.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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