Elles se souviennent : femmes Seconde Guerre mondiale
Le 1er septembre 1939, l'Allemagne envahit la Pologne. Ce qui suit n'est pas seulement une chronologie de batailles : c'est l'histoire de millions de destins. Soixante-quinze ans après la fin des combats, les témoignages de la Seconde Guerre mondiale portés par des survivants encore en vie sont d'une urgence absolue. Leurs souvenirs constituent une mémoire vivante que nulle archive ne peut pleinement remplacer.
Des femmes et des hommes face à la guerre : témoignages qui traversent le temps
Betty Webb avait 18 ans en 1941 quand elle a commencé à travailler à Bletchley Park, le centre de décryptage ultra-secret britannique. Son quotidien : inventorier des milliers de messages codés allemands interceptés chaque jour. Les machines Enigma des nazis pouvaient générer 103 trilliards de combinaisons. Elle paraphrasait les renseignements décodés pour dissimuler leur origine, envoyée ensuite à Washington en juin 1945 pour participer à l'effort allié dans le Pacifique. Elle a signé l'Official Secrets Act et n'a jamais pu parler de son travail à ses parents, décédés avant la levée du secret. Ce silence forcé a même compliqué sa réinsertion professionnelle d'après-guerre.
Maria Rokhlina, infirmière militaire soviétique née en Ukraine, avait 16 ans lors de l'invasion allemande en 1941. Elle est passée immédiatement des bancs de l'école aux champs de bataille. En 1942, elle s'est retrouvée piégée dans Stalingrad assiégée, où la bataille a duré plus de six mois, de septembre 1942 à février 1943. Les températures hivernales plongeaient régulièrement sous les -20°C. Terrée dans une usine de tracteurs sans le moindre combustible, elle se réchauffait avec d'autres soldats. Elle se souvient de la chaleur des intestins d'un mourant qu'elle tentait de recoudre, et d'une camarade infirmière violée et tuée par les Allemands. Elle a prêté serment de ne jamais oublier Stalingrad. Un soldat lui a promis de l'épouser s'ils survivaient : ils ont été mariés quarante-huit ans.
Ces récits ne sont pas des exceptions. Ils illustrent une réalité documentée à grande échelle. La Direction de la mémoire, de la culture et des archives du Ministère des Armées conserve notamment :
- 600 000 noms recensés dans les titres et homologations pour faits de résistance
- 25 000 dossiers de déportés-résistants
- 113 695 civils répertoriés comme victimes de la répression allemande
- 1 009 victimes fusillées au Mont-Valérien
- 2 769 fiches de personnels des Forces Aériennes Françaises Libres
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Chaque fiche représente une vie, souvent une mort. Parmi eux, 30 927 Alsaciens-Mosellans incorporés de force dans l'armée allemande sont morts, victimes d'une guerre qu'ils n'avaient pas choisie.
Missions secrètes et combats oubliés : des récits qui redessinent l'histoire
Eugene Polinsky, 99 ans, navigateur dans l'opération Carpetbagger, ne larguait pas des bombes mais des agents alliés, des armes et du ravitaillement au-dessus de la Belgique, de la France et de la Norvège occupées. L'Office of Strategic Services (OSS) coordonnait ces missions clandestines. Entre 1944 et 1945, les Carpetbaggers ont parachuté plus de 500 agents et environ 4 500 tonnes de matériel en territoire ennemi. La consigne était simple : "Si vous êtes capturés, vous serez fusillés comme espions." 42 avions ne sont jamais rentrés, 21 autres ont subi des dommages irréparables, et plus de 200 compagnons de Polinsky ont été portés disparus ou tués.
Harry T. Stewart Jr, pilote de chasse afro-américain dans l'unité des Tuskegee Airmen, a effectué quarante-trois missions de combat. Près de 1 000 pilotes noirs ont été formés à Tuskegee, en Alabama, seul aérodrome militaire américain formant des officiers noirs. Le dimanche de Pâques 1945, volant à 1 500 mètres au-dessus de l'Autriche, son escadron a été attaqué par des appareils de la Luftwaffe. Il a abattu trois avions ennemis. Trois de ses camarades ont été abattus. Soixante-treize ans plus tard, en 2018, il a appris que Walter Manning, son compagnon d'escadrille porté disparu ce jour-là, avait été capturé vivant avant d'être lynché par une foule galvanisée par la propagande nazie. Le gouvernement autrichien a présenté ses excuses et inauguré une plaque commémorative.
| Survivant | Rôle | Théâtre d'opérations |
|---|---|---|
| Betty Webb | Décodeur, Bletchley Park | Grande-Bretagne / Pacifique |
| Harry T. Stewart Jr | Pilote, Tuskegee Airmen | Europe / Autriche |
| Maria Rokhlina | Infirmière militaire soviétique | Stalingrad / Front de l'Est |
| Eugene Polinsky | Navigateur, Opération Carpetbagger | Europe occupée |
| Victor Gregg | Parachutiste, prisonnier de guerre | Arnhem / Dresde |
Transmettre la mémoire du conflit avant qu'elle ne disparaisse
Sur les 16 millions d'Américains ayant combattu, moins de 400 000, soit 2,5%, étaient encore en vie en 2019. Dix Tuskegee Airmen seraient encore vivants aujourd'hui. Cette extinction progressive des témoins directs rend urgente la question de la transmission mémorielle. Les théoriciens Aleida et Jan Assmann distinguent la mémoire communicative, portée par les contemporains, de la mémoire culturelle, ancrée dans les institutions et les récits collectifs. Quand la première s'éteint, la seconde doit prendre le relais.
L'Allemagne offre un exemple instructif, parfois troublant. Selon une enquête du magazine Stern, 45% des citoyens allemands interrogés à l'occasion du 65e anniversaire de la fin de la guerre n'ont pas su dire ce qui s'était passé le 8 mai 1945. Plus révélateur encore : 68% des 18 à 29 ans ignoraient que la Wehrmacht avait capitulé sans conditions ce mois-là. L'Institut für Zeitgeschichte à Munich et le Militärgeschichtliches Forschungsamt (MGFA) à Fribourg-en-Brisgau ont produit des études décisives sur la politique d'occupation et la complicité de la Wehrmacht avec la SS. Le MGFA a lancé dès 1979 une série de dix ouvrages intitulée "Le Reich allemand et la Seconde Guerre mondiale", référence incontournable pour quiconque veut comprendre ce conflit sans mythes.
Victor Gregg, centenaire, prisonnier à Dresde lors du bombardement de février 1945, a porté pendant des décennies une culpabilité insupportable d'avoir survécu à la mort de civils. Ce n'est qu'après avoir rencontré une survivante allemande, qui avait perdu une jambe cette nuit-là, qu'il a enfin trouvé la paix. Elle lui a pardonné. Ces récits croisés entre anciens ennemis sont précisément ce que les chercheurs recommandent aujourd'hui : une mémoire multi-perspectives, internationalisée et européanisée, qui refuse de cantonner le passé à chaque nation séparément. Collect ces témoignages maintenant, avant qu'il ne soit trop tard, c'est un devoir collectif, pas seulement affaire d'historiens.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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