Contenu hyper activiste : engagement jeunesse
En 2022, Chloé Mikolajczak, activiste belge d'environ 25 ans et chargée de campagne pour l'initiative Right to Repair, décrivait à Théo Verdier, co-directeur de l'Observatoire Europe de la Fondation Jean-Jaurès, comment les feux de forêt en Amazonie l'avaient fait s'arrêter en pleine rue, en larmes, incapable d'avancer. Ce témoignage brut résume quelque chose d'essentiel : le contenu hyper activiste ne cherche pas à informer froidement. Il percute, il mobilise, il déborde. Mais que recouvre exactement cette notion, et comment s'articule-t-elle avec les théories critiques de la représentation ?
Définir le contenu hyper activiste : quand l'engagement devient une forme visuelle
Le terme peut surprendre au premier abord. Hyper activiste, c'est d'abord une intensité : celle d'un contenu qui ne se contente pas de documenter une cause, mais qui pousse à l'action, bouscule les représentations et revendique explicitement un changement systémique. Cette posture se retrouve autant dans les vidéos de terrain d'Extinction Rebellion que dans les productions culturelles féministes des années 1970-1980.
Erving Goffman, dans Gender Advertisements publié en 1979, avait déjà théorisé un mécanisme comparable avec son concept d'hyper-ritualisation : dans la publicité, les gestes codifiés du quotidien deviennent exagérés, amplifiés, ritualisés au carré. Ce que les publicitaires font avec les postures de genre, les créateurs de contenu militant le font avec les émotions collectives : ils en grossissent les traits pour rendre visible ce qui passe inaperçu. Goffman, professeur à l'université de Pennsylvanie, avait dédié dès 1976 un numéro entier de la revue Studies in Visual Communication à ces recherches, preuve que la question de la représentation militante irriguait déjà le monde académique bien avant l'ère numérique.
Six ans avant l'entretien de Mikolajczak, quand elle terminait son master, l'écologie était surtout perçue sous l'angle de l'action individuelle, zéro déchet et consommation responsable. Aujourd'hui, le contenu à visée militante a intégré une dimension systémique : il parle de Green Deal, d'objectifs de réduction des émissions, de PAC jugée dévastatrice pour six années à venir. Ce glissement est fondamental.
| Approche | Focus principal | Auteur ou mouvement de référence |
|---|---|---|
| Hyper-ritualisation (Goffman, 1979) | Exagération des rituels de genre dans la pub | Erving Goffman |
| Simulacre (Baudrillard, 1981) | Disparition du référent au profit de la copie | Jean Baudrillard |
| Décodage publicitaire (Williamson) | Éducation critique aux images | Judith Williamson |
| Contenu hyper activiste (militant) | Mobilisation émotionnelle et systémique | Extinction Rebellion, Mikolajczak... |
Les formes du contenu militant radical : du terrain à la théorie visuelle
Le contenu hyper activiste prend des formes très variées. Franchement, réduire ce phénomène aux seuls réseaux sociaux serait une erreur. La plasticienne Marianne Wex, avec Let's Take Back Our Space en 1977, construisait déjà un contenu engagé radical en comparant systématiquement les postures corporelles des hommes et des femmes dans l'espace public, manspreading compris. Cindy Sherman, entre 1977 et 1980, interrogeait les stéréotypes féminins avec ses Film Stills, photographies fictives d'actrices qui déstabilisaient l'imaginaire collectif.
Ces productions partagent plusieurs caractéristiques avec le contenu militant contemporain :
- Une dimension sérielle et répétitive qui sature le regard pour provoquer une prise de conscience (les quelque 500 photographies organisées en grilles dans Gender Advertisements)
- Un ancrage dans le quotidien plutôt que dans l'extraordinaire
- Une revendication politique explicite, jamais dissimulée
- Une volonté de rendre visible ce que les industries culturelles normalisent
Robert Heinecken avec Lessons in Posing (1981) et le documentaire Model de Frederick Wiseman (1980) poursuivaient le même objectif par des moyens différents : démonter la mécanique des poses pour révéler leur caractère construit. Douglas Crimp, en regroupant ces artistes sous l'appellation Pictures dès 1979, identifiait un mouvement collectif de déconstruction des images, ce que Vivian Gornick, préfacière féministe de Gender Advertisements, résumait par une formule saisissante : une image reflétant une image reflétant une image.
Éco-anxiété, burn-out et charge émotionnelle du militantisme intense
Produire ou vivre un contenu hyper activiste a un coût psychologique réel. Mikolajczak le dit sans détour : après le vote de la nouvelle PAC, elle a connu une notable vague d'anxiété. Après la COP26, la déception était là même en sachant que les résultats des COP sont préparés à l'avance. Ce n'est pas de la sensiblerie. L'éco-anxiété et le burn-out militant sont des réalités documentées que Bruxelles, selon elle, incarne particulièrement avec un nombre élevé de personnes en dépression liée à la surcharge militante.
Pour Mikolajczak, l'action reste le meilleur antidote à l'angoisse. Mais les formes d'engagement doivent être plurielles et accessibles à tous. Un problème structurel demeure : selon le niveau de revenus ou la couleur de peau, un militant n'aura pas la même facilité à se sortir d'un contrôle de police après une action disruptive. Ce constat rejoint ce qu'Annette Kuhn analysait dans les images de Goffman : les publicités aussi, derrière leur apparente neutralité, encodent des rapports de pouvoir que seule une lecture attentive dévoile.
Pour aller plus loin et dépasser l'épuisement individuel, la construction d'alliances avec les syndicats et les forces sociales reste la piste la plus sérieuse. L'initiative américaine Run for something, qui encourage des candidats jeunes et progressistes à se présenter à des fonctions électives, offre un modèle concret. Combiner désobéissance civile, plaidoyer institutionnel et production de contenu militant, voilà ce que Mikolajczak préconise. Ce triptyque n'est pas nouveau : il ressemble furieusement à ce que la sociologie visuelle, portée par des chercheurs comme Howard Becker à la Northwestern University, théorisait dès la fin des années 1970 autour de Studies in Visual Communication.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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