Mardi 09 juin 2026

Actualité

Compagnons Emmaüs : droit au titre de séjour

L
Par Lauren
6 min de lecture
Compagnons Emmaüs : droit au titre de séjour

En France, 299 groupes Emmaüs accueillent chaque jour des personnes en grande fragilité sociale. Emmaüs Solidarité, créée en 1954, gère à elle seule plus de 65 centres d'accueil pour quelque 4 000 personnes quotidiennement — familles ou individus au bord du gouffre. Parmi eux, une proportion importante de personnes exilées, reçues sans condition selon le principe fondateur du mouvement. Pour ces compagnons sans papiers, la question du titre de séjour est centrale. La loi du 10 septembre 2018 a posé un cadre juridique inédit pour y répondre.

La loi de 2018 et le cadre juridique du titre de séjour pour les compagnons Emmaüs

La loi asile immigration du 10 septembre 2018 a créé les Organismes d'Accueil Communautaire et d'Activités Solidaires (OACAS), ouvrant une voie de régularisation jusqu'alors inexistante. Concrètement, tout compagnon justifiant de 3 années d'activité ininterrompue au sein d'une communauté peut solliciter une carte de séjour — vie privée et familiale, salarié ou travailleur temporaire.

Deux conditions principales s'imposent : montrer le caractère réel et sérieux de l'activité solidaire, et présenter des perspectives d'intégration concrètes. L'article L. 435-2 du CESEDA encadre précisément ce dispositif d'admission extraordinaire au séjour.

Ibrahima illustre parfaitement ce parcours. Arrivé à la Communauté en décembre 2019, il a pu déposer sa demande fin 2022 après trois années d'engagement solidaire. Durant tout ce temps, il percevait une allocation communautaire de 350 euros par mois, renonçant au RSA et aux allocations chômage — le prix d'un pari sur l'avenir qui, clairement, valait la mise.

Les conditions concrètes d'intégration exigées des compagnons pour obtenir leur régularisation

L'intégration sociale ne se décrète pas. Les compagnons doivent prouver un parcours de formation, des compétences valorisables sur le marché du travail et une maîtrise de la langue française. Les Communautés organisent des stages en entreprise d'une à deux semaines, couverts en responsabilité civile — un tremplin concret vers l'insertion.

Pour maîtriser le droit des étrangers, les équipes ont suivi des formations avec le Groupe d'Information et de Soutien des Immigrés (GISTI). Désormais, elles s'appuient aussi sur des avocats spécialisés pour l'accompagnement des dossiers. Chaque détail compte quand le parcours d'exil a laissé des traumatismes profonds.

Ces personnes exilées arrivent souvent épuisées, abîmées. Un suivi psychologique s'avère indispensable — l'Agence Régionale de Santé prépare un projet à cet effet. La Communauté d'Angoulême accueille déjà des permanences infirmières et psychologiques. La communauté cotise à l'Urssaf, garantissant aux compagnons l'accès aux droits à la santé et à la retraite — preuve que l'engagement va bien au-delà des simples démarches administratives.

Infirmière examine patient lors séance thérapie groupe

La circulaire de janvier 2025 et son impact sur les demandes des compagnons Emmaüs

La circulaire du 23 janvier 2025 abroge celle du 28 novembre 2012 et vise l'ensemble des articles L. 435-1 et suivants du CESEDA en matière d'admission exceptionnelle au séjour. Elle fixe à 7 années de présence en France le seuil constituant un indice d'intégration pertinent pour l'article L. 435-1.

La question s'est immédiatement posée : ces indices d'intégration s'appliquent-ils aussi à l'article L. 435-2, celui qui concerne directement les compagnons Emmaüs ? L'enjeu interprétatif était de taille, et l'incertitude pesait lourd.

La réponse ministérielle du 10 juin 2025 a tranché : l'article L. 435-2 ne relève que des orientations communes à l'ensemble des titres, les critères de durée d'activité ininterrompue et de perspectives d'intégration restant inchangés. La délivrance demeure pourtant soumise à l'appréciation souveraine du préfet — une nuance qui laisse une marge de manœuvre non négligeable.

Homme d'affaires examine document dans luxueux bureau de direction

Les obstacles administratifs persistants dans l'accès effectif aux titres de séjour

Depuis 2021, l'Administration numérique des étrangers en France (ANEF) est obligatoire pour plus de 80 % des demandes de titres de séjour. Cette plateforme dématérialisée concentre pourtant des dysfonctionnements massifs — 45 % des personnes concernées ont perdu leur droit à l'emploi à cause de ces blocages. L'enquête de la Fédération des acteurs de la solidarité d'octobre 2024 l'a documenté sans ambiguïté.

Le 27 mars, dix associations — dont Emmaüs Solidarité, Forum réfugiés, La Cimade, France terre d'asile, Secours Catholique-Caritas France, Coallia, JRS France, Association Aurore, Groupe SOS Solidarités et la Fédération des acteurs de la solidarité — ont déposé un recours devant le Conseil d'État, dénonçant une carence fautive de l'État.

La Communauté d'Angoulême, active depuis 37 ans, comptait 9 dossiers en attente de réponse préfectorale malgré un traitement supposément positif. Ses quelque 90 bénévoles se mobilisent sans relâche. Pour aller plus loin, Éléonore Bernheim, figure engagée du milieu associatif, illustre comment des personnalités peuvent peser sur ces enjeux de droit commun. Emmaüs formule 25 revendications pour une société plus hospitalière — l'accueil digne des personnes exilées en est le cœur.

L'auteur

L

Lauren

Rédaction de Le JSD.

Partager cet article