Braouezec choisit Macron : le ralliement
Mars 2017. Patrick Braouezec, ancien député-maire communiste de Saint-Denis et président de Plaine Commune, annonce publiquement son intention de voter Emmanuel Macron au premier tour de l'élection présidentielle. Pour beaucoup, la nouvelle fait l'effet d'un coup de tonnerre. Pour d'autres, elle s'inscrit dans une trajectoire politique longtemps en gestation.
Braouezec choisit Macron : les raisons d'un vote iconoclaste
L'argument central de Braouezec tient en une phrase : éviter un second tour entre François Fillon et Marine Le Pen. Il redoute ce qu'il appelle un duel entre la droite extrême et l'extrême droite. "Le 24 avril sera trop tard pour avoir des regrets", déclare-t-il, fixant ainsi l'horizon de sa décision. Sa crainte ? Que ni la gauche ni quiconque ne soit en mesure de mettre en défaut une telle configuration une fois installée.
Braouezec exprime également son amertume face à l'échec d'une alliance entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Cette union manquée, il la considère comme une occasion historique gâchée. Sans elle, le vote utile à gauche se fragmente. Son choix de Macron procède de ce constat, pas d'une adhésion.
Il insiste sur ce point : son vote ne constitue pas un ralliement au mouvement En Marche. Il maintient des divergences nettes avec les positions du candidat sur l'écologie, les services publics, la place des quartiers populaires et les retraites. Il appelle même à voter pour les candidats du PCF ou du Front de Gauche lors des législatives des 11 et 18 juin 2017.
Il n'est pas seul dans cette démarche. Robert Hue avait déjà rejoint la candidature Macron, faisant de Braouezec le deuxième cadre issu du PCF à franchir ce pas. Daniel Cohn-Bendit, lui, cosigne une tribune dans Le Monde intitulée Pourquoi nous choisissons Emmanuel Macron, aux côtés des écologistes Jean-Paul Besset et Matthieu Orphelin. Le signal politique est clair : une partie de la gauche hétérodoxe mise sur Macron pour bloquer la droite radicale.
Dans les urnes de Seine-Saint-Denis, le verdict sera tout autre : Jean-Luc Mélenchon obtient 34% des voix au premier tour, plaçant le département parmi les trois seuls de métropole où le candidat de la France Insoumise arrive en tête. Braouezec vote Macron ; ses administrés votent Mélenchon.
De "Drôle de coco" à la Plaine-Saint-Denis : une trajectoire politique cohérente
Pour comprendre ce ralliement, il faut remonter bien avant 2017. Braouezec arrive à la tête de la mairie de Saint-Denis en 1991, succédant à Marcelin Berthelot, dissident de droite du PCF. Dès son arrivée, il radicalise la rupture avec la direction nationale du parti, au nom d'un communisme renouvelé.
Son livre-manifeste Drôle de coco, paru en 1999, pose les bases de ce qu'il appelle un communisme du 21ème siècle. Il y critique le stalinisme, mais aussi, selon ses détracteurs, il efface les acquis de la pensée révolutionnaire. Le suffrage universel y est célébré comme seul vecteur de transformation sociale, au détriment de toute perspective révolutionnaire.
Sur le terrain, sa réalisation la plus visible reste la transformation de la Plaine-Saint-Denis, ancienne friche industrielle présentée comme la plus grande d'Europe après-guerre. L'implantation du Stade de France, décidée en vue de la Coupe du monde 1998, est alors combattue par la direction du PCF. Mais elle permet l'arrivée de deux gares RER et amorce un développement massif.
| Indicateur | Saint-Denis (2013) | Niveau national (2013) |
|---|---|---|
| Taux de chômage | 23,4% | 10,4% |
Vingt ans après, la Plaine est devenue l'une des principales zones tertiaires d'Île-de-France. Mais les emplois créés ne correspondent pas aux qualifications des habitants. Ce sont majoritairement des cadres parisiens qui peuplent les nouveaux bureaux. Le taux de chômage à Saint-Denis atteint 23,4% en 2013, selon les données disponibles, contre 10,4% au niveau national. Le bilan social reste sévère.
Cette expérience forge chez Braouezec un rapport inédit avec le grand patronat. Des secteurs entiers, banques, assurances, télécoms, cinéma, s'implantent dans la zone. Le maire de Saint-Denis n'est plus dans un rapport de méfiance avec le capital : il collabore. Ce glissement prépare, selon ses critiques, son soutien à Emmanuel Macron, ancien banquier et promoteur d'un programme libéral incluant 120 000 fonctionnaires en moins, 10 000 policiers en plus et 15 000 places de prison supplémentaires.
Le PCF, les refondateurs et la longue dérive municipale
Braouezec quitte le PCF en 2010, mais son histoire avec le parti éclaire toute sa trajectoire. Depuis les années 1930, la conquête municipale forme le socle de la stratégie communiste française. Pendant les Trente Glorieuses, cette présence locale permettait une politique progressiste réelle : logements sociaux, équipements culturels, création d'emplois.
Dès les années 1980-1990, l'effondrement militant du PCF pousse la direction à renforcer son électoralisme pour enrayer le déclin. Constat : le parti gère l'austérité dans ses villes, multiplie les alliances avec le PS et laisse les refondateurs prendre l'ascendant. Braouezec émerge alors comme principal animateur de cette tendance interne, née à l'aube des années 1990.
Les refondateurs utilisent le manque de démocratie interne du PCF comme argument pour imposer leur ligne. L'interdiction des tendances leur permet paradoxalement de se poser en martyrs. L'absence de débat interne légitime leur représentation électorale locale, celle d'élus du suffrage universel face à un appareil bureaucratique.
Braouezec reste après 2010 l'un des personnages qui structurent les alliances à gauche en Seine-Saint-Denis, y compris avec le PCF qu'il a quitté. Son poids politique dépasse donc largement sa carte de parti. Et c'est précisément ce poids qui rend son soutien à Macron politiquement lisible : pas un acte d'impulsivité, mais l'aboutissement d'une longue évolution que son propre livre annonçait dès 1999.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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