Samedi 13 juin 2026

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Anouk Colombani : philosophie et engagement militant

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Par Romain
5 min de lecture
Anouk Colombani : philosophie et engagement militant

Philosophe de formation, spécialisée dans les recherches sur les violences extrêmes et les pratiques de réconciliation, Anouk Colombani n'a pas suivi la trajectoire classique du chercheur en chambre. Originaire de Pierrefitte-sur-Seine, elle a commencé sa carrière comme guide au Mémorial de la Shoah, notamment à Drancy, avant de faire pivoter son travail vers quelque chose de plus incarné : la balade socio-urbaine. Ce détour par le terrain n'est pas un abandon de la philosophie. C'est exactement l'inverse.

Une philosophie ancrée dans les strates de la banlieue nord

Anouk Colombani co-fonde le collectif Rue de la Commune en 2012. L'idée : construire des visites guidées autour de la mémoire populaire de l'Île-de-France, en particulier de la banlieue nord et des anciens quartiers ouvriers de Paris. Ses partenariats avec Seine-Saint-Denis Tourisme, l'Office du Tourisme Plaine Commune, la Médiathèque Françoise Sagan et les Archives de Pantin disent quelque chose de sa méthode : travailler avec les institutions sans s'y dissoudre.

Ses visites couvrent des périodes très précises : la Seconde Guerre mondiale, Mai 68, le XIXe siècle, la Commune de Paris de 1871, la Guerre d'Algérie. Elle documente la vie des Juifs à Pantin dans les années 1930, propose une balade sur la RN1 à Pierrefitte, analyse des œuvres d'art à La Courneuve. Ce n'est pas du tourisme culturel classique : c'est une archéologie du présent.

Ayant grandi entre friches et jardins familiaux à Pierrefitte, elle constate que presque tout est aujourd'hui bâti, mais que des fermes subsistent aux Fortes Terres, dans le Parc de la Courneuve et à Romainville. Pour elle, maintenir ces strates de mémoire géographique et sociale en les reliant à des histoires individuelles et collectives n'est pas une option. C'est une nécessité politique.

Le département de Seine-Saint-Denis où elle opère mérite qu'on s'y arrête. Selon l'INSEE, il regroupe 40 villes (de 10 000 à 130 000 habitants) et dépasse 1,5 million d'habitants. En 2020, son taux de chômage atteignait environ 10 % des actifs, avec près de 80 000 personnes au RSA, soit 12 % des actifs. En 2010, moins de 46 % des actifs résidents y travaillaient. Plus de 70 % des emplois hautement qualifiés étaient occupés par des non-résidents : le taux le plus élevé de France métropolitaine. Plus de 190 langues y sont parlées. C'est ce territoire-là qu'elle choisit comme terrain de pensée.

Raconter l'histoire à partir des femmes, pas aux femmes

Anouk Colombani est très claire là-dessus, et franchement, ça mérite d'être dit sans précaution : l'histoire reste obstinément masculine. Son angle ne consiste pas à "saupoudrer" quelques figures féminines dans un récit préexistant. Il s'agit de reconstruire le récit historique en partant des femmes.

Elle monte ses premières visites sur les Communardes, puis en 2024 sur les Résistantes, puis en 2025 sur les cabarets lesbiens. Plusieurs milliers de femmes prirent part à l'insurrection de 1871. Dans le Xe arrondissement de Paris, transformé par la loi d'agrandissement de 1860, des figures comme Louise Michel, Nathalie Lemel, Elisabeth Dmitrieff, Blanche Lefevre, Louise Noel, André Léo et Paule Mink s'organisèrent, montèrent des barricades, furent arrêtées ou tuées.

Nathalie Lemel l'obsède particulièrement. Cette communarde quitte son compagnon violent dans les années 1860, devient relieuse tout en élevant ses enfants. Condamnée à la déportation en enceinte fortifiée à la chute de la Commune, elle y reste 9 ans. À son retour, elle refuse de se renier : plus de travail. C'est ce type de trajectoire qu'Anouk Colombani restitue dans ses balades du Xe, notamment avec la Médiathèque Françoise Sagan, installée dans les vestiges de l'ancienne prison Saint-Lazare.

Le public de ces balades est très majoritairement féminin. Des groupes non-mixtes se constituent spontanément. L'exercice de la marche en espace public contrevient, en soi, à l'idée que les femmes appartiendraient à l'intérieur. La balade urbaine comme acte féministe : voilà quelque chose que peu de guides théorisent aussi clairement.

La mobilisation syndicale et le territoire comme champ d'action

Anouk Colombani n'est pas seulement philosophe et guide. Elle est membre de SUD Culture Solidaires et co-secrétaire de l'Union départementale Solidaires Seine-Saint-Denis. Son engagement syndical prolonge directement sa pensée : la reconnaissance des travailleuses est un fil conducteur permanent.

Guide-conférencière est un métier très féminisé, donc sous-reconnu et sous-rémunéré. Interpréter des œuvres d'art, un espace urbain ou une histoire est un métier à part entière. Ce n'est pas une évidence pour tout le monde, et c'est bien le problème.

Solidaires 93 s'est implanté autour de 1999. Depuis 2016, l'organisation soutient des actions dans toutes les villes du département. En 2023, lors du grand mouvement social, des manifestations ont traversé près de 30 villes sur 40. Une intersyndicale regroupant l'ensemble des organisations s'est constituée pour la première fois. Le territoire syndical qu'elle co-anime porte des luttes qui remontent à 1909 (grève des carriers-plâtriers du Bassin parisien), 1936, 1968, la création même du département, ou encore les grèves des Mécano de La Courneuve en 1976 et d'Alsthom à Saint-Ouen en 1979.

Lutte ou événementAnnéeLieu
Grève des carriers-plâtriers1909Bassin parisien
Grève des Mécano1976La Courneuve
Grève Alsthom1979Saint-Ouen
Grande grève services publics1998Seine-Saint-Denis
Mort de Zyed et Bouna2005Clichy-sous-Bois

Pour comprendre l'engagement d'Anouk Colombani, il faut accepter que philosophie, histoire et action syndicale ne sont pas trois secteurs séparés dans sa pratique. Chaque balade est un acte politique. Chaque visite, une forme de restitution aux habitants d'une mémoire qu'on leur a souvent confisquée. Prenez n'importe laquelle de ses lignes de bus préférées, le 150, le 170 ou le 143, et descendez au hasard : c'est exactement ce qu'elle conseille pour commencer à lire le territoire autrement.

L'auteur

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Romain

Rédaction de Le JSD.

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