Algériens 60 ans après l'indépendance : bilan
En 1972, Ange Casta réalisait un documentaire de 86 minutes pour dresser le bilan d'une décennie d'indépendance algérienne. Produit par Igor Barrère pour l'Office national de radiodiffusion télévision française, ce film réunissait des figures comme Yacef Saadi et Djamila Boupacha, avec la présentation de Paul Marie de La Gorce. Premier volet d'une série de trois émissions, il posait déjà la question centrale : que reste-t-il, concrètement, de l'Algérie après des décennies de transformations ? Cette interrogation reste aussi vive en 2026, soixante ans après l'indépendance.
Des racines algériennes vieilles de millions d'années
Peu de pays peuvent se targuer d'une telle profondeur historique. Le site d'Aïn Hanech, près de Sétif, recèle des restes d'hominidés datés à 1,8 million d'années par archéomagnétisme. Encore plus ancien : les gisements de pierre taillée d'Aïn Boucherit, au sud-est d'Alger, ont révélé en 2018 des artefacts vieux de 1,9 à 2,4 millions d'années. Ce sont parmi les traces humaines les plus reculées d'Afrique du Nord.
Le site acheuléen de Tighennif, en Mascara, a livré des vestiges datant de 800 000 à 400 000 av. J.-C., dont les ossements d'un Homo erectus appelé Atlanthrope ou homme de l'Atlas. Cette espèce disparaît vers 250 000 av. J.-C., laissant place à Homo sapiens qui peuple le territoire exclusivement entre 250 000 et 50 000 av. J.-C. Vers 10 000 ans avant notre ère, des peintures rupestres ornent déjà le Tassili n'Ajjer. La culture capsienne, ancêtre direct des langues berbères, façonne une identité profonde et durable.
Voici les grandes périodes préhistoriques algériennes :
- 1,9 à 2,4 millions d'années : premiers artefacts (Aïn Boucherit)
- 800 000 à 400 000 av. J.-C. : Homo erectus (Tighennif)
- 250 000 à 50 000 av. J.-C. : présence exclusive d'Homo sapiens
- 50 000 à 20 000 av. J.-C. : transition de l'Acheuléen à l'Atérien
- 7 500 av. J.-C. : révolution néolithique et disparition de l'Atérien
Cette continuité humaine extraordinaire nourrit directement le contenu algérien contemporain, visible dans les études publiées par la revue Insaniyat entre 1997 et 2023, qui analyse notamment les transformations agricoles soixante ans après la décolonisation.
Conquêtes et dynasties : l'Algérie façonnée par les puissances extérieures
Rome impose sa présence progressivement. Après la troisième guerre punique (149-146 av. J.-C.), l'annexion du territoire de Carthage en 146 av. J.-C. ouvre deux siècles d'interventionnisme romain dans les royaumes berbères. La Numidie de Massinissa devient un grenier à blé, un producteur de vin et d'huile. Des cités comme Timgad, Lambèse, Sitifis et Cuicul voient leurs ateliers locaux se multiplier à partir du IIe siècle.
La chute de Rome ouvre la porte aux Vandales. En 429, quelque 80 000 Vandales et Alains, dont 15 000 soldats conduits par Genséric, franchissent le détroit de Gibraltar. Hippone (Annaba) tombe en 430. Ce ne sera qu'en 533 que le général byzantin Bélisaire défait le roi vandale Gélimer et met fin à ce royaume.
| Puissance | Période clé | Événement majeur |
|---|---|---|
| Rome | 146 av. J.-C. | Annexion de Carthage |
| Vandales | 429-533 | Occupation de l'Afrique du Nord |
| Arabes | 641-711 | Conquête militaire progressive |
| Ottomans | 1519-1587 | Régence d'Alger |
| Espagnols | 1505-1558 | Occupation des ports algériens |
La conquête arabe, qui s'étale de 641 à 711, ne passe pas sans résistance. Le prince guerrier Koceïla vainc Oqba Ibn Nafaa près de Biskra en 689. La reine Kahena inflige une sévère défaite à Hassan Ibn Numan près de Meskiana en 693. Ces figures incarnent une résistance berbère que le contenu algérien contemporain revendique pleinement.
Dynasties amazighes et rayonnement culturel médiéval
Tlemcen et Béjaïa comptaient chacune plus de cent mille habitants à leur apogée. Ce chiffre dit tout sur le dynamisme urbain d'une Algérie médiévale souvent sous-estimée. Ibn Rustom fonde Tahert en 761, capitale d'un État théocratique réputé pour sa tolérance et son commerce. Bologhine ibn Ziri, nommé émir du Maghreb en 972, bâtit Miliana, Médéa et Alger.
La revue Insaniyat documente précisément cet héritage en étudiant les architectes algériens de 1962 à 2022, montrant comment cette tradition constructive traverse les siècles. La Kalâa des Béni Hammad, fondée par les Hammadides, devenait rapidement une cité savante accueillant lettrés et commerçants fuyant Kairouan.
La migration andalouse amplifie encore ce bouillonnement. Entre 1492 et 1609, des dizaines de milliers de réfugiés s'installent dans les villes du nord. Tlemcen accueille 50 000 Andalous de Cordoue ; Alger intègre 25 000 Morisques au début du XVIIe siècle, transformant radicalement son tissu urbain. De 1350 à 1450, la peste noire et les sécheresses avaient réduit la population de 30 % à 50 % : ce repeuplement andalou fut providentiel.
La régence ottomane d'Alger, dont Khayr ad-Din Barberousse prend la tête en 1519 après avoir sollicité l'appui du sultan Sélim Ier, marque un tournant décisif. Hassan Agha triomphe de Charles Quint lors de l'attaque d'Alger en 1541. Tlemcen tombe définitivement aux mains des Ottomans en 1554. Ces victoires consolident une entité politique dont les contours préfigurent l'Algérie récent, soixante ans et plus après l'indépendance de 1962.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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