Samedi 13 juin 2026

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Ados des quartiers : pourquoi ils s'entretuent

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Par Cécile
5 min de lecture
Ados des quartiers : pourquoi ils s'entretuent

En mai 2023, Rayane, 25 ans, jeune dentiste, est mort d'un coup de couteau aux Lilas en sortant d'un dîner familial avec ses cousins. Il n'était pas du quartier, n'avait rien provoqué. Il s'est simplement retrouvé au mauvais endroit. Ce drame illustre une réalité que les chiffres rendent encore plus glaçante : depuis trente ans, les rivalités et rixes inter-quartiers ont causé au moins 120 morts, dont 80% en Île-de-France, selon les reportages médiatiques disponibles. Sur la seule dernière décennie, une vingtaine d'affaires ont placé des victimes entre la vie et la mort. Derrière ces statistiques, il y a une question que personne ne veut vraiment poser : qu'est-ce qui pousse des adolescents à en arriver là ?

Quand les jeunes s'enferment dans leur quartier

Le 25 avril 2025, Ouest-France relatait la situation du quartier de la Bellangerais, dans le nord de Rennes, en Ille-et-Vilaine. Des bandes de jeunes, certains âgés de moins de 12 ans, occupent les abords de la maison de quartier, à deux pas d'un point de deal. Résultat concret : un vigile installé à la bibliothèque, un accès surveillé à la maison de quartier, des habitants qui changent de trottoir. Ce n'est pas un cas isolé. C'est le signe visible d'un phénomène enraciné.

Ce repli sur le quartier n'est pas qu'une posture. Nicolas Oppenchaim, sociologue et maître de conférences à l'université François Rabelais de Tours, l'a documenté dans son ouvrage "Adolescents de cité. L'épreuve de la mobilité" (Presses Universitaires François Rabelais, 2016). Ses analyses, fondées notamment sur l'Enquête Globale Transport 2010, montrent des écarts saisissants. Seulement 18,3% des adolescents de catégories populaires en Île-de-France vivent dans un ménage bi-motorisé, contre 46,3% pour les catégories moyennes et 63,8% pour les catégories supérieures.

Ces chiffres parlent d'eux-mêmes. Moins de voiture, c'est moins de sorties encadrées, moins d'activités extrascolaires, moins d'exposition à d'autres milieux sociaux. Pour les filles de catégories populaires, c'est encore plus criant : seulement 21,6% ont été accompagnées pour une activité extrascolaire un jour de week-end, contre 40,1% pour l'ensemble des filles franciliennes. Et 52,3% d'entre elles ont eu au moins une activité extrascolaire ce même jour, contre 65,6% pour la moyenne régionale. L'écart n'est pas anodin : il dessine un quotidien où l'horizon se rétrécit vite.

Quand on sort peu, quand les transports en commun génèrent de l'anxiété, quand les parents travaillent tôt le matin ou tard le soir sans pouvoir accompagner, le quartier devient tout. Le territoire de jeu, de sociabilité, d'identité. Et parfois, de survie.

La stigmatisation qui fabrique des ennemis

Pourquoi certains jeunes basculent-ils dans la violence ? La réponse courte serait : parce qu'ils se sentent exclus de partout ailleurs. La réponse honnête est plus complexe. Marwan Mohamed, sociologue qui étudie ce phénomène depuis plus de vingt ans, l'analyse dans son ouvrage "Y a embrouille" (Stock Essais). Il y décrit la socialisation à l'embrouille comme un ensemble cohérent de représentations et de pratiques normées. Ce n'est pas du chaos. C'est un système avec ses propres règles.

Ces règles se construisent en réaction à des expériences concrètes d'humiliation. Regards désobligeants dans les transports, changements de place à l'approche du groupe, contrôles d'identité répétés dans les lieux touristiques de la capitale... Ces adolescents perçoivent une hostilité quotidienne liée à leur couleur de peau, leur classe sociale, leur âge. La stigmatisation devient particulièrement intense quand ils se déplacent en groupe.

Voici comment ce processus fonctionne concrètement :

  1. L'adolescent accumule des expériences de rejet à l'extérieur du quartier.
  2. Il intériorise une opposition nette entre "eux" et "nous".
  3. Il se replie sur les seuls espaces où il se sent légitime.
  4. La virilité et la réputation locale deviennent les seules formes de capital accessibles.
  5. L'embrouille inter-quartiers s'impose comme mode de régulation des tensions.

Joëlle Bordet, psycho-sociologue au Centre scientifique et technique du bâtiment, le formule clairement dans le cadre du Réseau international jeunes, inégalités sociales et périphéries : "Je n'ai jamais vu de jeunes de quartiers populaires revendiquer une autonomie territoriale, jamais. Ce qu'ils veulent, c'est être inclus dans la France." Il n'y a pas de séparatisme. Il y a une demande de reconnaissance qui ne trouve pas de réponse.

Catégorie sociale Ménage bi-motorisé Activité extrascolaire (filles, week-end)
Catégories populaires 18,3% 52,3%
Catégories moyennes 46,3% Non renseigné
Catégories supérieures 63,8% Non renseigné

Ce que le Covid a aggravé, et ce que l'écoute peut changer

La crise sanitaire a agi comme un révélateur brutal. Joëlle Bordet et ses collègues ont interrogé 43 professionnels dans 6 villes sur les conséquences des confinements. Résultat : pour des familles déjà fragiles, rester enfermés dans des logements à la limite de l'acceptable a été insupportable. Beaucoup de jeunes sont devenus livreurs, l'un des rares métiers permettant de sortir pendant les restrictions, tout en contribuant aux dépenses du foyer.

Paradoxalement, les confinements ont aussi révélé une capacité de solidarité réelle entre habitants. Des processus d'entraide jamais observés à cette intensité. C'est ce double mouvement qu'il faut retenir : fragilité et ressource coexistent dans ces quartiers, souvent ignorées par les politiques publiques qui ne voient que le problème.

La piste sérieuse, pour Bordet, c'est l'écoute structurée. Pas une écoute bienveillante de façade. Une écoute construite "en alliance de travail avec des animateurs, des responsables municipaux", ancrée dans la durée. Les enseignants, animateurs et travailleurs sociaux doivent intégrer le contexte familial, l'expérience scolaire et la réalité du quartier avant de travailler sur des compétences pratiques. Là où des politiques de jeunesse existent vraiment, les municipalités développent des formes de participation locale qui permettent aux jeunes de se sentir acteurs, pas sujets. C'est moins spectaculaire qu'un plan sécurité. C'est bien plus efficace sur le long terme.

L'auteur

C

Cécile

Rédaction de Le JSD.

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